mardi 16 octobre 2018

Le pic de la Grave (2671 m) et son arête

Je pars avec un projet de montagne : j'aurai tout faux, sauf la fenêtre météo que je respecte à la lettre. C'est un enchaînement d'erreurs, par flemme de compléter mon réservoir de carburant. Ainsi j'atterris, après avoir payé le prix fort (proportionnel à l'altitude sauf en proche Andorre, l'exception), aux Bouillouses surpeuplées. Où je n'avais surtout pas prévu d'aller. Je vais me loger à l'extrême opposé des parkings et je me prépare pour une nuit de 9 h, je meurs de sommeil. Bizarre, dans la nuit, ça se peuple. Des voitures arrivent et personne n'en descend. La nuit est étoilée et noire, la lune mince comme un fil s'est couchée comme les poules. Avant l'aube, c'est une avalanche qui surgit, avalanche humaine de Catalans bruyants (un pléonasme). J'en saurai vite davantage, mon camion manque d'être englobé sous un chapiteau, je le pousse un peu, c'est une manifestation montagno/politique, en faveur des prisonniers politiques : 18 sommets sont choisis dont le Carlit. 200 inscrits, 500 participants, faut espérer qu'ils ne seront pas tous en haut en même temps sinon notre toit s'effondre !

8 h : Les Bouillouses privées des Pérics noyés dans la brume

 La brume rampe, je file dans le jour gris et mouillé vers la vallée de la Grave, avec l'espoir d'entendre bramer le cerf. La vallée de la Grave, faisant suite au contournement du lac des Bouillouses est une longue vallée glaciaire, toujours déserte, plate et sans dénivelé, 6 km pour 100 m de D+.


La brume se déchire, cela devient magique, la Grave commence,
6 km m'attendent


Voiles de brume dans le silence total
 En marchant je me dis que ce sera la balade de mes 90 ans et plus ! Parce que c'est beau, désert et que la lumière changeante habille le relief de manière somptueuse. Le brouillard qui rampe , alors que les sommets émergent sous un soleil flamboyant, crée une magique atmosphère.

La brume rencontre le sillage d'un avion



C'est le brouillard qui sera la cause de mon changement de cap (j'avais prévu la Serra de l'Orri) : tout au fond, près de la Portella de la Grave que je ne connais pas, un pic étincelant émerge de la brume comme une mariée de ses voiles. La roche est d'un blanc pur sur le bleu du ciel, c'est décidé, j'y vais : c'est le Pic de la Grave. Il est prolongé d'une arête fine et accidentée...euh...il y a un passage difficile en désescalade...mais osons donc !
Vallée de la Grave : les montagnes blanches où je vais


Pic de la Grave comme une mariée






Chemin faisant je rencontre un isard perché sur des rocs, riche conversation : il souffle comme un autocuiseur relâchant sa vapeur, moi je siffle sur tous les tons et je parle, scène hilarante s'il en est. Mes yeux cherchent un éventuel promeneur...ouf le ridicule me sera épargné !




Au bout de la vallée, toujours enchanteresse sous la valse des voiles de brume, la pente se redresse -enfin- et commence pour moi la Terra Incognita.






De l'eau, un petit étang, l' Estagnol, des ruisseaux surgis de nulle part (la vue aérienne révèlera des petits lacs), et ce Pic de la Grave qui n'a de pointu que le nom et qui m'attire. Quel contraste avec la roche rouge que je foule. La vallée de la Grave est un livre de géologie : des granits, puis du schiste, des roches ferriques et enfin, là haut ce seront des granits blancs mêlés à du quartz laiteux.  En montagne il y a toujours quelque chose à observer. Même les yeux au sol.

Tenue d'été




L'Estagnol
 A la Portella, la vue s'ouvre sur le Lanoux, immense barrage , les pics connus, ceux à découvrir, et les premières neiges du Carlit. L'Ariège est devant moi, lavée de tout nuage.



 C'est magnifique. A part quelques oiseaux qui tournoient, pas de vie. Je bifurque vers le Pic, 245 m plus haut ; ça grimpe sec, mon pied meurt de douleur depuis longtemps et enfin l'antécime déroule pour moi son tapis rouge de myrtilles automnales. L'altimètre m'indique que je ne suis pas au sommet, il est juste un peu plus haut, une arête m'y conduit. Le vent est froid, la tenue d'été s'enrichit un peu, mon estomac aussi.


Tapis rouge pour un sommet

J'ai besoin de forces pour l'arête : c'est décidé depuis "en bas": j'y vais. L'arête mesure près de 1 km de long est est quasi horizontale, donc elle se parcourt grandement "sans mains". C'est un enchevêtrement de gros blocs de granit qui ont la particularité d'être branlants. Aussi gros soient-ils ils tremblent sous les pieds donnant l'impression d'être en barque sur un océan de vide. Il en faut plus pour m'impressionner, ça m'amuse même : du piquant à l'horizontale. Les mains m'aident pour une ou autre désescalade et mes gants sont griffés par les lichens parasites. Côté Ariège c'est un grand vide, un à pic de 300 m et plus, vertical, sur un univers pâle, minéral, parsemé de lacs bleus ou verts.

Pic de la Grave 2671 m


Derrière moi, chemin parcouru

Austérité parfaite cernée de pics et arêtes. Grandiose et rébarbatif. Côté 66, la longue vallée de la Grave s'étale, bouchée par un verrou de brume dense d'où émerge le bleu Canigou.

Côté Ariège, purement minéral



Côté Pyrénées Orientales : vallée de la Grave que j'ai parcourue

Le Lanoux (2200 m) depuis le sommet à 2671 m


Lacs  en roche
 C'est tellement différent que je ne pourrais dire qui m'attire le plus. En guise d'attraction, je reste au plus près du fil de l'arête bien qu'il y ait du contournement et je savoure quasi chaque pas, je vole parfois, rapide mais je me réfrène, seule ici, faut pas de faux pas !
Balade en arête, dans le vent froid

Images de l'arête : à droite, ses jours sont comptés...

Mon chemin 




Terminus, tout au bout ?
Enfin j'arrive au bout de ce qui me paraissait infranchissable vu d'en bas et j'avance avec précaution au bout de cette proue : le vide est abrupt, vertical, je ne vois rien; j'essaie quelques pas de désescalade, mais je me ravise, je remonte et m'engouffre dans le premier couloir venu, fort raide, mais ça ne me fait pas peur. Pourtant il sera moins facile qu'il n'y paraît et je désescalade (sans dépasser le II +) sauf que pour certaines prises, c'est végétal et que le végétal peut lâcher. Je louvoie entre les rocs, je bifurque sur le couloir voisin puis reviens un peu plus bas et me voilà au bas de la difficulté sans problème. Quelques 70 m de désescalade. J'ai hâte de voir ce qui m'a arrêtée...aucun regret...




Tout au bout, le vide




Le vide c'était ça !!




Le couloir vu du haut



Et vu d'en bas

























Je continue l'arête , 400 m de vagabondage en rocs avec des vues sympathiques sur un décor lacustre.




Décor lacustre, étang de la Grave 2315 m
Qui invite à la baignade mais pas forcément à la descente.



Mon arête ondule, pâle et plaisante: comble de l'ironie, je ne trouve pas le moindre caillou pour caler l'appareil photo !

L'arête , plus "douce"

Enfin la douceur c'est ça 

Enfin comme il faut bien se donner un terminus, car le retour sera long, au Col de la Grave, 2478 m, je redescends. Je reviendrai un jour pour continuer vers les Tres Piques Rojes (Rouges) . Ma descente sera un long éboulis de gros rochers blancs (pour changer) sur 273 m de D-.J'attends le bas , la vallée, l'herbe, pour changer de pneus. Sur l'arête je n'ai pas souffert mais dans la longue montée oui, d'ailleurs, depuis quelques semaines, le dos, le crural, le pied me font de plus en plus souffrir en montagne, il serait raisonnable de lever le pied, mais...la raison ne l'emporte pas.


Mon chemin de retour (en partie) vu d'en haut

Là d'où je viens (photo inverse de la précédente)
 Je m'arrête pour me désaltérer et là je découvre avec horreur et fureur que j'ai perdu mes tennis, mes pneus de secours. Ayant négligé de mettre la sécurité, ils se sont volatilisés sur l'arête ou dans le couloir. Me restera à marcher pieds nus, sur les jantes donc! Ce que je ferai pendant quelques km, foulant l'herbe, les marécages, l'eau et le sentier. Ah je peux dire quelles pierres emmagasinent le plus la chaleur ! Et quels passages sont glacés aux pieds ! Mais ce sport me conduira au camion sans douleur , au terme de près de 19 km de marche, dont 3 km nu pieds.

Lac des Bouillouses


Sur les T Shirts
des marcheurs



Un défilé joyeux et las descend du Carlit. Je retrouve Mathieu, ma belle rencontre du jour (26 ans) qui a réussi le défi de rallier puis contourner le Carlit par un couloir de descente avec son chien en évitant la foule au maximum.


La pluie est annoncée pour demain je reprends la route pour une descente endiablée en camion: faut croire que le roc contient des vitamines !





                                                                    En résumé:

Balade en arête

En chiffres
Distance : 19 km
Dénivelé positif (D+) cumulé : env 750 m
Longueur arête : 1 km
Temps de marche : env 7 h 30




lundi 8 octobre 2018

Une Pedraforca miniature

Ceci en référence à mon précédent article où je suis allée user mes souliers sur la vraie Pedraforca,(clic ) là bas, en Catalunya.


Celle ci est bien plus près de chez moi, entre Lesquerde et Maury,  45 km au lieu de 195, ça change ! Le décor est différent, la matière calcaire à peu près la même mais surtout la taille est ridicule à côté de l'autre. 380 m d'altitude au lieu de 2507 m et 45 m de dénivelé au lieu de...1300 m !
Toutefois faut se méfier du ridicule : on dit que le ridicule ne tue pas mais avec son côté miniature fortement escarpée, elle peut être très dangereuse. C'est pourquoi je suis juste allée y frotter un peu mes pieds. En attendant mieux, car je n'y ai pas dit mon dernier mot.

Mon projet était très simple : "aller décrocher un coeur en plein ciel".

Un coeur en plein ciel
Le dernier jour du mois de juin, j'étais allée frotter mes semelles et mes mains à cette arête calcaire qui abrite une arche visible depuis la grand route et semblait-il inaccessible à cause de cet épais maquis méditerranéen qui fait de ces massifs calcaires un fouillis de végétation basse, piquante, lacérante et inextricable. J'étais parvenue non sans peine à l'arche (clic)et, de retour sur la piste, j'avais découvert une autre arche qui ouvrait sur le ciel bleu un petit coeur de ciel. Quelques repérages m'avaient laissé croire qu'elle était d'accès relativement facile et c'est ainsi qu'en ce dimanche désoeuvré je décide d'aller dégourdir mes pattes quelque peu rouillées, reste corrosif de la vraie Pedraforca de dimanche dernier.

Le début de l'arête et cette grosse molaire fourchue

Me voici donc sous un étincelant ciel d'automne balayé de forte tramontane (aïe..) au pied du mur.
Car c'est un mur que je longe après avoir quitté le parking et grimpé un sentier assez incongru dans ce site où nul ne va jamais. Je comprends vite, le mur est équipé de voies d'escalade. Une belle muraille de calcaire pâle et fauve contre laquelle je progresse facilement jusqu'à un terminus, le sentier ne va pas plus loin: moi non plus c'est l'inextricable maquis. Abrité du vent, car face sud, le sentier est calme.

Falaises d'escalade




Tronc de genévrier

et sa tête

Chêne vert
 Si mes souvenirs sont bons, c'est par là que devrait se situer le départ de ma voie vers le petit coeur en plein ciel. Vu du chemin c'était un compte, vu d'ici, change la musique. Je n'avais pas regardé le départ de la voie, juste le chemin du ciel.


Face sud : le petit coeur
Dans la réalité la pente est plus soutenue donc le "petit coeur" plus inaccessible

 Le départ est un petit mur que je grimpe en pas de II facile à monter, facile à descendre. Sitôt franchi, deux jolis passages en III m'accueillent, j'ai le choix, un sur ma droite et un sur ma gauche. Même pas la peine...je redescends. Seule...je ne me hasarde pas.

Je redescends de mon II
non pas le 2 eme étage !
Je reviens sur mes pas après avoir en vain cherché un sentier et ainsi je décide d'aller voir cette miniature de Pedraforca qui est le point de départ de cette longue ligne de crêtes percée de ces 2 arches. une crête de 1.5 km de long.

ça glisse, ça roule

Me voilà donc perchée au pied du petit massif, tout en haut des éboulis si semblables à ceux de la tartera de la grande soeur catalane mais enfouis dans la broussaille des 300 m d'altitude.
Le chemin qui conduit à cette petite "enforcadura", le col en forme de fourche séparant les deux dents  est passablement secoué par les rafales de vent, accrues par l'effet de foehn généré par le col. ça je m'y attendais.

Le col (l'enforcadura)
Quelques pas de II que j'aurais pu éviter en suivant un petit couloir me font progresser de quelques mètres, le col est vite atteint.

Au col : personne à gauche, personne à droite


Et vite déserté : le vent y est violent, mon équilibre inexistant, c'est à demi accroupie que je jette un oeil par la fenêtre, vers le somptueux paysage de vignobles 220 m plus bas, et vers la poursuite d'un éventuel chemin vers les crêtes : merci, j'ai vu, je reviendrai mais je ne suis pas sûre d'aller bien loin.

Coté nord : le vignoble de Maury

Côté sud
Toutefois tant que mon terminus ne sera pas atteint, ma curiosité sera piquée. En guise de piqûres celles que m'infligent aux mains ces agressifs végétaux ne sont pas amusantes. Toutefois, pour sourire un peu à mes mésaventures, rien ne vaudra, un peu plus tard,  le  minuscule buisson épineux sur lequel je m'assiérai pour photographier cela . Et les monumentaux jurons dont retentira un instant le maquis !

La photo douloureuse
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Plus tard....
Une balade dans ces lieux que j'aime tant me conduit, en voiture, sur l'autre côté de cette montagnette, le chemin du retour. La tramontane a chargé le ciel de nuées empoussiérées et le décor, un peu mâtiné de cet automne tout neuf, apparaît dans sa splendeur.
Que je vous laisse goûter...un vin tout neuf s'y prépare dans les chais...









Tout là haut, en plein ciel, un petit coeur continue à veiller....

Face nord : le petit coeur