lundi 12 novembre 2018

Un coeur en plein ciel

Un petit coeur en plein ciel, cela se mérite.
Fut-il de pierre et de ciel bleu.
Cela se conquiert posément, lentement, en douceur.
Avec délicatesse.
Alors j'ai laissé le temps, pour ce faire.
Je l'ai rencontré au printemps, j'ai essayé de l'aborder en automne. Trop brusquement.
Il m'a dit "non, ce n'est pas la bonne manière".

Coeur de ciel

Alors j'ai cherché comment aller le cueillir, un peu par ruse, par diplomatie, avec prudence.
Un pas d'escalade trop osé m'avait fait rebrousser chemin.
Du regard j'avais caressé la montagne à la recherche du passage qui m'y conduirait. Face sud, la seule accessible aux non oiseaux.





Ainsi en cet après midi ensoleillé, je pars à sa rencontre.
Pour y arriver je prends une petite piste, en conduisant d'un oeil, l'autre rivé sur la montagnette
Sur laquelle il veille.






Entre la piste et la montagnette, il y a le maquis épais, sombre, agressif. Il me faut donc le franchir en son point le plus étroit, son point de faiblesse.
Je gare la voiture et je pars, mais mon oeil exercé aux sentiers et montagnes aperçoit une trouée dans le maquis : un imperceptible sentier qui s'avère confortable et à son débouché sur le flanc de la montagnette, il est même cairné et, comble de luxe, marqué de traces de peinture. Un luxe pour chasseurs ?

La montée au travers du maquis puis de la roche






J'aurai l'explication sur la crête : des voies d'escalade face nord doivent arriver là.


Sur la crête : la brutale face nord, percée de l'arche (balade du 30 juin)



Me voici donc sur la crête à un petit col sans nom, rien n'a de nom en ce modeste décor.
Face à moi, le vide, brutal, d'où monte de l'air frais, la rumeur sourde de la grand route et où se profile un panorama grandiose malgré la faible altitude. 410 m. Il fait chaud, ce jour.
C'est avec ce grandiose décor sous le regard, 240 m plus bas, que je vais me promener. A regarder avec modération quand on marche tout en haut.

Un paysage magnifique


Les vins de Maury


Habituée aux cimes, j'ai devant moi une arête effilée et tourmentée, c'est du calcaire : un calcaire abrasif, pour les mains, mais qui au moins ne glisse pas, avec de nombreuses prises. Cela va rendre le parcours confortable.


Effilée parfois

Le parcours ? Je vais plein ouest, sur une arête fine, exposée côté nord avec un grand vide où il ne ferait pas bon aller planer, et côté sud, un tout petit dénivelé qui permet de se déplacer sans poser ses pieds sur l'arête, si on veut. Je ne veux pas.
L'arête et ses habitants


Mon choix reste l'arête, il n'y a que les buissons invasifs qui "me font poser pied à terre" et contourner.. Et encore : souvent je passe malgré eux.

Penchés au balcon, ils profitent du paysage

Mon parcours facile au début devient un peu plus aérien, un peu plus exposé au vide mais a le mérite d'un sol stable et je marche avec aisance. Les mains se frottent davantage à la roche.
Un peu plus loin cela devient plus aérien, on dirait un parcours étudié pour des difficultés croissantes, une sorte d'école. Un "gendarme" à contourner côté nord, au dessus du vide puis une désescalade; je redouble de prudence, qui viendrait me chercher là, personne ne sait où je suis.
Je vais attaquer de la désescalade, qui pour mes courtes jambes reste un bon II sans plus.

Dans mon dos : contournement de gendarme et désescalade.
(au retour ce sera même chemin , à l'envers)
Malgré la sauvagerie et la solitude des lieux je me sens bien, sur ce toit du monde qui ouvre sur de belles lumières et couleurs. Un livre de botanique aussi avec les spécimens du calcaire et leur habitat compliqué qui ne manque pas d'étonner l'humain. Quel inconfort !

Tourmenté et pas tout jeune

Il vit de quoi ?




















Chemin faisant je me rapproche du petit coeur invisible. Comme l'arête descend, il est assez facile de choisir le parcours, plus visible; mais je veux au plus près rester perchée.
Soudain, un vide me stoppe net : l'arête s'arrête. Je n'ai pas le choix que de trouver un passage dans ce gros bloc de roche. Je me souviens....vu d'en bas, cela m'avait paru infranchissable, ça l'est : donc je ne suis pas loin du petit coeur.

A droite le grand mur infranchissable (vu d'en bas au zoom)
Je vais  me glisser partout où je trouve un passage et ainsi, sans peine, je contourne le mur pour remonter de l'autre côté, saluant au passage (de loin car ça m'angoisse ) une grotte bien logée dans cette roche ocre.
Même lieu vu du haut
La grotte derrière le bouquet d'arbres
Je remonte , je franchis encore quelques passages accidentés, en grimpe cette fois et soudain !!!
Sans prévenir, le voilà : heureusement que je n'étais pas sur le fil de l'arête! Non c'était impraticable ici.

Alors le petit coeur m'a accueillie à son balcon et m'a murmuré à l'oreille : "Tu as fait bien du chemin, tu as été obstinée et vaillante, je suis désolé pour toi mais je ne te suivrai pas". Et je lui ai répondu que même si c'était un joli coeur, il n'avait pas un coeur de pierre, juste la peau dure et que je le laissais à sa précieuse solitude. Juste quand il me manquerait, je reviendrais le voir...et me pencher à sa fenêtre.
Alors j'ai passé mon chemin, tentée d'aller plus loin et de redescendre par un autre chemin.

J'ai continué mon chemin
Je l'ai bien trouvé le chemin, un joli couloir entre deux murailles , rejoignant une jolie aiguille blondie par le soleil, mais un chemin impossible pour moi, toute seule dans ce sombre boyau si peu carrossable.



J'ai encore cherché une autre voie de descente dans ces dédales rocheux qui m'entouraient, comme s'ils eussent voulu m'absorber. Là encore impossible. Les pas n'étaient plus du II.

Pourtant elle est à portée de mains ma voiture
Mais quel vide !

J'ai refait le chemin à l'envers, regrimpant dans ce dédale et finalement, le chemin de l'arête est tellement plus beau, au soleil déclinant qui dore tout ce qu'il touche.

Non ce ne fut pas pénitence.

Jardin suspendu

Chemin à l'envers, sans regret, trop beau
En face; la Serre de Maury que parcourt un sentier

Le soir tombant nimbait le Canigou d'une poudre d'or, je regrettai déjà, du haut de mon perchoir que la balade fut finie, mais elle m'a laissé un puissant goût de "revenez-y". Le petit coeur y est sans doute pour quelque chose, abandonné à son destin solitaire.



Pendant ce temps....

Sur les parois dorées par le couchant, un funambule s'amusait. Nous étions donc deux.


mercredi 7 novembre 2018

La cascade d'Ars, en Ariège, un monument très "eau"

Quand je quitte Aulus, à 8 h 15 tout dort encore. Mes chats, le village sous son voile de gelée blanche, la vallée toute entière et même la rivière. Après 11 h de sommeil je suis bien réveillée !!

Aulus sous le gel du petit matin
Je sais mon chemin long, je sais la forêt nue et glacée, je ne me souviens plus qu'il y eut autant d'eau. Et pourtant, j'avais fait ce chemin un matin de printemps, un printemps mouillé, mais qu'est ce qui n'est pas mouillé, humide, glissant en Ariège ?
La piste forestière sur laquelle je marche ne déroge pas à la règle, des torrents la traversent et je passe à gué. Impressionnée quand même par ces chutes d'eau verticales jaillies de  non moins verticales pentes. En montagnes d' Ariège, le km vertical des compétitions il est partout !

La piste forestière encore en version automne

J'écoute toute cette eau, celle qui traverse la piste, celle qui saute du ciel, celle qui court dans le fossé, celle qui gronde tout en bas et celle qui clapote sous mes pas. Si j'étais musicienne, quelle symphonie cela ferait, avec des violons, du piano, que sais-je, des notes qui s'envoleraient.

Passage à gué




                                                  Que d'eau ! Elle saute de cascade en cascade


Pour l'heure je marche d'un pas vif. Ravie de mon nouveau sac, léger, bien ancré sur mon dos. Je sais que je vais là haut, dans le pays blanc, alors les crampons, sait-on jamais, y sont logés.

Entre les arbres se devine la cascade, une blanche chevelure encore silencieuse.
Je me souviens de ce printemps riant..il y a...je ne sais plus....7 ans, déjà.


Entre les arbres au loin, puis au zoom
la cascade






Printemps





















Un 4x4 passe et repasse, la piste n'est autorisée qu'à peu de monde.

Une heure après mon départ, la piste s'arrête et le sentier la relaie : le côté sportif va commencer. Il ne fait pas froid, juste...humide.

Dentelles de gel


Je traverse la rivière au Pont d'Artigous, 1047 m,  désormais elle sera toujours à ma droite, et moi, en forêt, je vais grimper. Comme c'est bizarre, je réfléchis au phénomène de la mémoire. J'ai une mémoire d'oiseau, enfin de petit cerveau. Je ne retiens rien de ce que je dis ou j'entends, ou que je lis, je ne retiens aucun visage, dussé je le voir 10 fois, et je reconnais tous les endroits où je suis passée, tous les rochers, tous les virages je les anticipe même, j'ai une mémoire sélective au possible et combien invalidante. Ce qui irrite parfois mon entourage et me met dans des situations précaires voire grotesques.

Des hêtres pluricentenaires

Au printemps


Ce n'est pas la vallée d' Ars qui va me guérir, mais enfin je suis passée là voilà 7 ans et je sais ce que je vais trouver : sous ce rocher noyé d'eau dormait une vipère, là un arc en ciel magique irisait la cascade, là une vaste dalle de roche était incrustée de racines. Mais ce que je n'avais pas vu c'était toutes ces places charbonnières, aplanies, noircies. Normal dans ces hêtraies.



Sculpture naturelle de hêtre

Place charbonnière (charbon de bois)

Ce jour là un trail envahissait le sentier et circuler était difficile.
Aujourd'hui, pas un animal, pas un humain, pas un souffle d'air, juste je suis au Royaume de l'Eau.



Version automne et printemps (juin 2011)


Me voici devant sa Majesté la Cascade, elle a un peu maigri, l'ombre hivernale ne fait point danser des couleurs dans son halo de poussière d'eau et aucun baigneur n'ose la tutoyer.




Version printemps


Je suis seule à m'en approcher, surtout ne pas glisser. Il parait qu'elle mesure 246 m...


Me voilà en haut au terme d'une "échelle" : en Ariège on nomme échelle un sentier en courts zigzags pour une montée escarpée. L'échelle est enneigée, ça y est j'y suis. Un peu gelé, un peu poudreux, le revêtement de sol reste ferme. J'ai le pied sûr. Et plus que prudent au saut du ruisseau.

La vallée d'où je viens

D'en haut je regarde des petits points mobiles au bas de la cascade, des humains, eux me voient-ils, sorte de funambule rose ?


Saut pour plus de 200m


Au zoom, les gens d'en bas

Au pont de Cap de Pich 1485 m, porte ouverte vers la longue vallée d'Ars et les pics qui la clôturent à plus de 2500 m, je mange un peu en attendant ma prise de décision : revenir sur mes pas ou faire la boucle qui va quand même me conduire en neige sur un chemin inconnu à plus de 1600 m d'altitude?

Vallée de l'Arse, vers le sud soit les hauts sommets

Cette vallée au printemps



La curiosité teintée de crainte (ce qui va ensemble chez moi) l'emporte, je pourrai toujours revenir sur mes pas. Il y a des empreintes de pas donc j'y vais.
Je souris intérieurement au souvenir de cette passerelle où, en ce jour de trail, j'avais fait la rencontre la plus incongrue de ma vie de marcheuse, j'étais alors partie vers cette vallée d'Ars...oh je crois que je conterai cette aventure !

Pour l'instant, rencontre zéro, sauf avec la neige, l'inconnu et ce panneau avertissant du danger en neige et en gel: je vais traverser des couloirs d'avalanches. La neige est peu épaisse, je n'ai pas peur.
Et c'est parti pour l'inconnu : je suis sur le GR 10 bien balisé. Certains endroits demandent quelques contournements, je suis les traces. Il fait beau, pas froid, je marche bien, même si la neige ralentit un peu la vitesse, je terminerai avec mon 2.6 km/h de moyenne habituel. Et le plaisir des retrouvailles avec la neige.


Terrain glissant


Terrain attirant


Couloir d'avalanches et avalanche


Chemin de neige

Une belle couche
Le parcours est plus près des cimes, plus enneigé, plus pentu déversant, plus glissant. Les crampons sont inutiles, quelques postures acrobatiques et inélégantes ponctuées de jurons les remplacent avantageusement. Et je me régale. ça monte, ça descend, dans les arbres et dans la neige, la glace craque sous mes pas et de superbes décors pointent leur nez. Il n'y a plus d'eau, un silence monastique la remplace. Quelques petites avalanches ont encombré et noyé le parcours de boulettes blanches, récentes puisque les empreintes ont disparu,  mais pas de souci.



Autre avalanche

Le paysage s'ouvre : enfin !

Détail aérien

Les voisins d'en face

Cabane de Guzet restaurée

Enfin le paysage s'ouvre, plus d'arbres, des crêtes dentelées, j'aborde aux rives de la grande descente vers Aulus.
C'est à 1570 m, un lieu paisible, découvert, une pâture estivale, avec sa petite cabane et ses pics dont le beau Pic de Mont Rouge, 2379 m, pour l'heure tout blanc. Mais invisible d'ici.

Lieu dit cabane de Guzet, 1570 m

Il y a même une autre petite "Pedraforca" avec sa tartera encaissée comme un toboggan attirant.


Voilà ce que j'aime ! Une petite Pedraforca

Je m'enfonce en forêt , la descente sera longue, très longue , mais pas vraiment monotone quoique déserte.

C'est parti pour la forêt !



 Silence des sous bois, craquement des tapis de feuilles qui masquent un peu le sentier, faut être attentif, mais l'erreur est peu probable. Mon pied proteste, je n'ai pas de pneus de rechange. Tant pis , ça glisse trop pour rôder en tennis. Enfin à une croisée de "chemins" je débouche sur une vaste zone rousse et molletonnée d'un épais tapis de fougères.




Que c'est beau ce contraste et le décor qui l'entoure, hérissé, dans un coin, des pylônes de Guzet Neige. Rappel incongru de la civilisation. Une vieille grange me tend son toit de tôles aussi pentu que les pics d'ici et je vais lui rendre visite : ce sera mon point de chute, au sens propre...et pas n'importe où voyons, dans l'unique pied d'orties du jour. Imaginez la rupture du silence en quel mode elle se fit!


Vers l'ouest


et vers l'est

Enfin je reprends la longue, très longue descente en forêt, où je rencontrerai trois humains originaux : à vélo. J'ai du mal à ne pas glisser et ici pas question de prendre un raccourci: entre les feuilles et la glaise, il faudrait presque mettre les crampons.

Une belle déclivité

Interminable descente, un peu nu-pieds sur un sol mal commode et je retrouve mes deux apprentis voyageurs bien endormis dans la couette.

Là en bas, sommeillent 2 chats


En chiffres :
Dénivelé positif cumulé; 900 m
Distance 11.7 km
Temps de marche 5 h
Et puis, 5 h de route pour 236 km