mercredi 28 septembre 2016

"Au sud c'était les terrils"...

[En référence à Pierre Bachelet : "Au nord c'était les corons"...]

Oui dans mon sud, plus au sud que le sud, il existe un pic sans nom que d'aucuns nomment "le terril".
Parce qu'il en a la forme et qu'il a la couleur rouge du minerai de fer dont il est fait.

Je l'ai rencontré le 26 décembre 2015, en neige,  et il est devenu un de mes objectifs.

26 décembre 2015 : le "terril"

Alors en ce 24 septembre 2016, je vais aller grimper le terril. 2421m. Non loin du toit de mon département, le Pic Carlit (2921 m) en 66.

Le terril depuis l'étang des Dougnes
Je suis arrivée hier soir au lac de barrage des Bouillouses, un de mes lieux de prédilection. Il y a beau temps que j'ai vaincu ma peur des barrages, j'y dors sereinement, porte ouverte sur un ciel étoilé après l'orage de l'après midi et la pluie dense du soir. Il fait frais , c'est le silence de la nuit, la sérénité.

Un petit matin clair m'accueille et à 7 h 30, je démarre, avant les randonneurs et après les pêcheurs.
Je marche dans la forêt, caresse au passage des chevaux affairés au p'tit dej' et, en compagnie d'un pêcheur j'arrive à un des nombreux étangs d'ici : les Dougnes, 2200m. "Mon " terril s'y profile, tête à l'envers.
Tête à l'endroit, tête à l'envers

Je continue seule vers l' Etang Castella, boudé car la pêche cette année y est "no kill". Le dénivelé est faible depuis le départ mais le chemin assez long. Qu'importe c'est désert, beau et paisible. Attirant.


















Je retrouve la même envie qu'en décembre, c'est l'essentiel. Je ferais bien un tout droit en roche mais je suis le conseil du pêcheur, je contourne dans l'ombre le terril et enfin en pleine lumière, je suis le sentier confortable en éboulis. Jusqu'au moment où je file en roche. Me voici au sommet,

2421 m : au sommet

 C'est modeste mais non boudé au vu du sentier. Un vent du sud assez fort balaie le site, il est annonciateur de temps perturbé. Ce qui ne me perturbe pas mais accélère mon départ. Je redescends le terril rouge et noir qui projette une ombre noire contre les mares boueuses et cachées.

Du sommet la vue vers le bas
Et l'inverse, peu après
Le sentier que je délaisse me conduit aux crêtes, vers l'inconnu et l'indécision.
Continuer en crêtes ? Piquer une tête vers (je n'ai pas dit dans) le lac del Reco ?
A l'instinct, je suis un sentier en dévers, pas très confortable d'autant que mes yeux ne regardent que vers ce beau lac et la belle vallée de la Grave.



La vallée de la Grave, la vue inhabituelle sur les Péric et la gorge du saut de la Llosa
depuis les crêtes

Depuis les crêtes, l'étang del Reco et la vallée de la Grave vers la Portella du Lanoux

Vers lesquels je choisis enfin de foncer tout droit à travers éboulis, tapis végétaux et ruisselets.
Qui n'ont qu'un seul défaut, mais commun et omniprésent : ça glisse ! Chacun de ces éléments est patinoire tant il a plu hier. Qu'importe j'ai le pied sûr et pas encore douloureux.

La pente et les éboulis où court un sentier


Le Reco 2169 m
le sénéçon des montagnes




Le lac est habité par 5 pêcheurs concentrés et silencieux. On cohabitera en silence. Ils pêchent, je mange et j'écris.



Je lève les yeux vers un sommet...sans nom...qui m'attire comme aimant. Ce sera pour une autre fois.
Il paraît immense et je brigue ses couloirs d'herbe entre roches, mon terrain de sport favori.





Lui et son ombre



Un poisson curieux vient me narguer, avec son double d'ombre : il préfère le crayon à la ligne, comme je le comprends !


Nous cohabitons longtemps.




Puis je lui glisse un petit au revoir et je file vers la Grave, une belle et longue vallée où naît "le" fleuve du département, la Têt.




La Grave et le sommet sans nom qui m'attire

Le ciel est étincelant, habité de beaux nuages voyageurs, moqueurs, qui caressent les sommets sans les toucher et créent des taches d'ombre sur les rousses prairies du sol.





C'est beau et je m'en repais tandis que les vaches paissent, ruminent, ou câlinent leurs veaux. Que c'est beau !



Marche nu pieds, les souliers à la main
C'est plus original non ?

Je musarde, m'attarde, rumine de sereines pensées, promène mes pieds nus dans l'eau, sur l'herbe et dans la vase. En goûtant au passage les eaux ferrugineuses qui sourdent partout.


Sources ferrugineuses
Le paysage me parle, me raconte mes souvenirs de l'an passé quand je le découvrais.
Je ne marche pas, je flâne, je parle en silence ou à mi voix à mes interlocuteurs invisibles : mon père, Lison ou ...

La splendide vallée de la Grave (la Têt)

Aucun ne me répond mais l'important c'est le lien. Que je maintiens.
Me voici en terre habitée des vivants : le pourtour des Bouillouses. Je chausse mes souliers, si l'herbe est douce et tiède, la terre est froide et inhospitalière.
Et je termine ce qui amène un sourire moqueur en moi , ma balade de "mémé" ! Un petit 500m de dénivelé...

Lac des Bouillouses  2016
Juste au barrage où se superpose cette image de mes 5 ans , quand maman attendait ce petit frère qui allait m'ôter le statut de fille unique mais me procurer un bonheur qui dure toujours....

Eté 1955, la petite fille c'est...moi, avec ses parents
On naviguait alors sur le lac !

Mais demain je repars. Pensez donc il y a un autre terril dans le coin et celui là,
 il est bien plus haut ! 
Vous viendrez avec moi ?


jeudi 22 septembre 2016

Le sel et le verre..ou une histoire d'eau, dans l' Aude

(Suite de l'épisode précédent)...




Bugarach s'éloigne dans la grisaille d'un matin automnal et triste. Mathurin et moi nous prenons la route de l'insolite. Cette route va nous mener en quelques kilomètres sur une étonnante diversité qui nous fera cottoyer, dans un paysage de forêts et de rivières l'eau, le sel, le bois, le verre, les sources thermales et même...le jais !



D'abord étape à Rennes les Bains dans les eaux chaudes sauvages qui soignent les rhumatismes : j'en ai bien besoin avec la maltraitance tractoriste des vendanges ! Rennes les Bains se trouve justement sur la Sals, la surprenante  rivière où je vais vous mener. Si je commence par le bain c'est que j'espère enfin y avoir accès sans la foule. Ces eaux thermales méritent un billet donc je vous dirai simplement que celles qui , issues de la source des Bains Doux (37°), massent vigoureusement ma charpente, ont mis 15 000 ans pour venir à moi : je les respecte donc en leur livrant mes douleurs ! Avant qu'elles n'aillent grossir la Sals...
Parlons en de la Sals : je fis sa connaissance en 2010 tout à fait par hasard : ce jour là, une immense réunion ésotérique se trouva sur mon passage, que je traversai courageusement, raflant au passage quelques amuse-gueules avant que d'arriver à la source.



 Mon trajet d'aujourd'hui se trouva enrichi par le verre. Et le charbon. Et le jais... Pas par l'ambre qui pourtant foisonna par ici. Quelle richesse, accompagnée par l'or, l'argent, le cuivre...mais c'était du Temps des Romains.




En 2010 fut lancé un vaste programme de fouilles et réhabilitation des fours de cuisson du verre et, à présent, le sentier découverte fait un vaste détour par la verrerie : il traverse des sous bois de hêtres et de buis magnifiques et parfumés, constellés d'emplacements de charbonnières avant d'arriver aux fours. Magnifique sentier joliment illustré de panneaux à la fois simples et riches en explications tout public, pédagogiques et illustrées: un régal . Botanique, géologie, climatologie, histoire, rien n'y est ennuyeux !
Tout y est joliment évoqué.






Les Corbières, (massif montagneux), furent le berceau de nombreuses verreries, dont celle ci qui fut mise à jour et restaurée. Parce que le lieu était très boisé et propice à ce travail : de l'eau, du grés pour la silice, de la chaux; seule la soude, donnant le fondant, était amenée des étangs de la Méditerranée; c'était la salicorne, une plante des marais qui la fournissait. Cette verrerie fonctionna entre 1650 et 1770 : elle était composée d'un four à fusion et d'un four à recuit pour le refroidissement. Mais ...cette verrerie occupe un espace aménagé utilisé déjà à l'âge de bronze (1300 av JC), les fouilles l'attestent.




L'ensemble est majestueux, isolé du public et servi par des panneaux très instructifs, c'est magique.
Enseveli dans la verdure et le calme.


Les charbonnières entourent le site, où l'on faisait le charbon de bois.
Le bois était très présent, abondant.
L'exploitation en fut réglementée toutefois pour éviter la déforestation.

Je ne vous raconterai pas : allez-y...



 Quant au jais, pierre semi précieuse, née du charbon fossile, elle était extraite des argiles. J'ai cru en trouver quelques fragments mais rien ne me le prouve.

Assurément, dans ces bois quasi impénétrables, sombres, humides et odorants, avares de lumière et silencieux, sommeillent des pages d'histoire, enfouies et riches.
Il faut aimer les lire.
C'est la mémoire d'un Pays.



Je chemine à travers bois. Vers les sources de la Sals. la rivière salée. Le but essentiel de ma présence  ici. Mathurin m'attend au camion, petit compagnon patient et attentif.


Justement j'y arrive , à cette source que je rencontrai pour la première fois en 2010.

La Rivière Salée ou Sals : 20 km de long; elle naît à 710 m d'altitude, et rejoint le fleuve Aude à Couiza après avoir croisé Rennes les Bains.
Mais quel parcours !

Elle rencontre des eaux douces, en sources, puis des affluents mais ne perd rien de son tapis végétal d'algues vertes dont certaines, en coussins, sentent très fort le céleri.
Elle rencontre des sources thermales chaudes ou froides, riches en calcium, magnésium, déjà connues des Romains.
Elle coule dans un lit d'argile gris rose, cendrée, douce et fine .
Cependant si on gratte la surface de cette argile, on trouve vite une boue noirâtre et pestilentielle, puant l'hydrogène sulfuré.
Curative assurément.



J'ai une surprise en arrivant à la source : la sécheresse est aussi passée par là. Un mince filet d'eau coule dans cette argile mais pas trace de la moindre algue dont un beau tapis vert couvrait le sol en 2010.

Coquillages fossiles
Il y a 600 Millions d'années, une mer occupait ces lieux puis s'assécha, mêlée à des strates d'argiles, laissant d'énormes dépôts de sel.



Enfouis dans le sous sol, ils reçoivent les pluies qui s'infiltrent dans ce relief calcaire et ressortent mêlés à l'eau douce. Plus les pluies sont abondantes et plus l'eau est salée. Le taux de salinité est le double de celui de la Méditerranée: avec ses 60 g/litre, il s'apparente à la Mer Rouge (275 g/l pour la Mer Morte).

En 1825 un tremblement de terre augmenta la salinité de l'eau. Ce qui en augmenta aussi l'exploitation. Et la contrebande !
Je ne raconterai pas l'histoire du sel, de son exploitation, des impôts auxquels il fut soumis et de la contrebande qu'il engendra, mon article serait trop long. C'est une vaste histoire. Il reste aujourd'hui le grand bâtiment du Corps de Garde achevé en 1778 et les vestiges de quelques cabanes des Bouilleurs de Sel. Ces derniers, les habitants du coin, qui venaient avec fourneaux et chaudrons, payaient un lourd tribut en sel au propriétaire des terrains: 25 litres de sel par feu et par semaine. En 1839, on comptait 22 établissements de cabanes.

En fond : cabanes.
En groupe : des sympathiques marcheurs et moi
 Premiers pas de la Sals

Au fond à gauche : le bâtiment des Gardes, 1778
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Aujourd'hui la Sals poursuit sa route tranquille, son sel se perd très vite dans les apports d'eau douce, sources souterraines et affluents; elle ne garde de cette histoire des tréfonds du sol que son tapis d'algues vertes, assez décimé par la sécheresse du moment.

Balade au fil de l'eau en quelques images: de 2010 notamment , plus vivantes.

Tapis de mousse dans l'eau salée (2010)

Repas au bord de l'eau...salée
Les pâtes cuiront avec cette eau mais un peu trop salées
Et bien sûr je vais barboter !
Sous l'oeil réprobateur de mon garde du corps !!






La Fontaine des Amours en été 2010


Même lieu en temps de crue : l'argile est omniprésente (21 octobre 2012)

L'argile grise en surface, noire et nauséabonde au dessous

La Sals 18 octobre 2016 en plein étiage


Couleur Sals
A Rennes les Bains

Le lit de la Sals àà partir de Rennes: très tourmenté, creusé de marmites et habité
de sources thermales chaudes ou non

Rennes les Bains : au niveau des Bains Forts (47 °)

Rennes les Bains :les anciens Bains Forts (en rose)
Hôtellerie actuellement
 Nous allons laisser la Sals complètement dessalée (4g/l) poursuivre son chemin vers Couiza, assez proche. Elle a déjà parcouru plus de 12 km en notre compagnie ou presque...Les 8 derniers kilomètres vont nous échapper pour cette fois. Mais nous gardons d'elle un souvenir tangible, palpable : quelques centaines de grammes d'un sel immaculé; je suis devenue saunière l'espace d'un instant !


La récolte dans un litre d'eau prise à la source