samedi 14 janvier 2017

La route de l'arsenic

Le mauvais temps, la neige et le froid en montagne, le vent violent, enfin l'hiver, me tiennent ce week end loin des cimes, mais la même chose ou presque est aux portes de ma maison. Le froid et le vent violent. Sans la neige.
Le mauvais temps a avalé la montagne. Comme dimanche dernier là haut.

Le décor "de chez moi"

Oui, les mêmes conditions que dimanche dernier quand je luttais contre la tourmente à plus de 2000 m. Ici, un peu moins de froid, à peine un peu moins de vent. Alors tout au chaud au coin du grand feu de bois de ma cheminée, je vais vous emmener sur une route qui pourrait faire froid dans le dos, "la route de l'arsenic". Une des routes car il en est plusieurs.





Et si le danger est annoncé à l'entrée de la route, l'arsenic n'y est pour rien...






Alors on y va ? Sans danger.
Juste les croisements assez difficiles non ?

Je ne rencontrerai personne.



Tout commence à Queralbs, petit village de Catalogne espagnole que j'affectionne car il est le point de départ de chemins, pistes et sentiers vers les cimes.

Queralbs

Le petit village que j'ai décrit ici (clic)  est un de ces petits villages de pierre et d'ardoise, où les maisons sont pelotonnées les unes contre les autres, tournées vers le soleil et séparées de passages fort étroits. Mais un village animé car il est un terminus et en même temps une porte ouverte vers les cimes. Il est le point de départ de chemins, pistes et sentiers à pied, en voiture et même en train, oui le petit train à Crémaillère de Nuria. Il est situé à 1200 m d'altitude, dans un joli cadre de montagnes. Il est vivant de cette douce vie de loisirs sportifs.


Je l'aime ce village !

























Ce qui ne fut pas toujours le cas. Par le passé il fut vivant et bruissant de vie minière, les mines de fer et d'arsenic.

Il faut rebrousser chemin dans le temps et se retrouver du 17 eme au 20 eme Siècles.
La montagne regorgeait de minerai de fer auquel s'ajouta, au 19 eme, l'exploitation de petits gisements d'arsenic. 
Avec l'arrivée du chemin de fer, en 1880, dans la vallée, l'essor minier s'amplifia, puis déclina et mourut, pour des raisons de non rentabilité.
Si la vallée comptait 65 mines, Quéralbs à lui seul en avait 13, portant de jolis noms de femme: Téodora, Juana Amelia, Carlota, ou d'hommes, Gaetan, Raoul ou San Juan.

L'arsenic était en quantité non négligeable, 35% par tonne, complété par du fer, du soufre et puis un tout petit peu d'or. Je ne sais quand furent abandonnées ces mines, courant 20 eme siècle assurément.

Ci dessous, la Mine Téodora, la plus près de Queralbs, en pleine activité puis de nos jours.
Photos Javier Rodriguez









Panneau du circuit des mines














Une seconde vie leur est donnée avec le tourisme et des "Rutas de las minas" ont été balisées, circuits conduisant aux mines et aux vestiges.
 En ce dimanche maussade où j'ai été fouettée par la tempête sur les cimes, je prends une petite route assez poétique malgré la grisaille et la nudité du paysage hivernal.




 La petite route est extrêmement étroite, avec des pentes à près de 15%, et sept épingles très serrées, plus impressionnantes à gravir qu'à descendre.



Drôle de façade en ruine















Cette route est la route des mines.Une des routes. Je rencontre rapidement la première,  ornée de belles stalactites de glace. C'est la Mine de la Réplica, deux galeries situées sur deux niveaux et réunies par un puits vertical. L'entrée en est interdite  mais rien ne m'invite à m'y aventurer...Pourtant j'ai pris ma grosse lampe.






Je poursuis ma route vers Vilamanya (trad: la grande ville !), un hameau au bout de la route.
Il y avait des années que j'avais envie d'y aller mais je trouvais l'accès à la route assez périlleux.

Serpent de ciment


Vilamanya
Les lieux sont déserts et je décide de continuer mais d'abord je dois "ouvrir la porte" soit m'ouvrir la route !


Drôle de route cimentée qui s'envole vers le ciel : mais où va t'elle ??


Vers ces montagnes bleues au climat hostile, d'où je viens  ?


Elle traverse une forêt de bouleaux  et puis....



Et puis elle finit au milieu de nulle part, à une croisée de chemins forestiers qui conduisent vers un lointain village, vers une lointaine mine, la plus célèbre, la Mina Zaragoza





 Une mine à laquelle je ne vais pas, même si je roule quelques km sur la piste de terre, une mine  perdue dans un cadre grandiose de montagnes mais si j'avais su à ce moment là j'aurais poussé jusqu'à ses vestiges; en effet c'est la seule qui avait nécessité un aménagement particulier,  transport de l'arsenic par wagonnets aériens puis sur rails.

Ce n'est que partie remise : un sentier de randonnée partant de Queralbs y conduit, se frayant un passage dans cette sombre et profonde vallée.
Il y a tant de choses à voir pour un(e) curieux (euse) ...

Pour l'heure, je fais demi tour, je reprends le chemin, me ré ouvre la porte et je file vers...ce qui devait bien conclure cette journée sportive :



Très belle la vie...


Annexes : quelques articles souvenirs sur le thème en un clic





lundi 9 janvier 2017

Tempête sur le Puigmal

Vue du site du Puigmal (dans la ouate) depuis le col de Fontalba, 2000 m




Lorsque j'ai pris la piste de 11 km , dans la nuit encore noire , j'ai su de suite que la montée au Puigmal et ses 2910 m était fort compromise. La sagesse aurait voulu que je fasse demi tour pour aller marcher sur la solution de repli : "Le chemin des ingénieurs" qui conduit au sanctuaire de Nuria .Bien sûr toute cette scène se passe côté espagnol.





Mais...la sagesse et moi...

Comment l'ai je su ? Des bourrasques de vent faisaient  trembler les arbres et soulevaient des nuages de poussière qui m'obligeaient à stopper, parfois, ne voyant plus la piste de terre dans l'opacité  de poussière que mes phares éclairaient. Oui, je savais...
Terminus avant le lever du soleil

Je me souvenais de ma première ascension de ce Puigmal, en 2014 : le vent était si violent que randonner en crêtes était difficile, dangereux , sans parler du sommet où il fallait se cramponner. Mais il y avait peu de neige et l'ascension était restée possible. Bien que  périlleuse par endroits.

Ce matin, crêtes et sommets, dans le jour qui pointait étaient inabordables,  noyés dans l'enfer blanc du "Torb" le vent de la mort. (cf un article - clic- que je lui ai consacré)

Donc au bout de la piste, sous abri,  juste en dessous du parking au col de Fontalba (Alt 2000 m) inaccessible car verglacé, le vent est nul et la température, sans vent, de zéro degré. Altitude 1980 m environ.
lever du soleil glacé

Tenue grand froid

En prévision du vent, j'adopte la tenue grand froid que je n'utilise jamais : 2 pulls, 2 pantalons dont un coupe vent, 2 paires de chaussettes, la parka, la cagoule (que je doublerai plus tard d'un bonnet) et les gants; ainsi harnachée, semblable à un yéti pataud,  je démarre et le vent me saute au visage, mordant et enragé. Nous sommes 5 à oser l'aventure. Au parking tout le monde cramponne, je fais l'opération sous abri ce qui me vaut d'être plus rapide et la première à partir.


J'aurais du, si j'avais été sage, faire demi tour au départ, ce que firent deux personnes. Mais l'aventure promettait d'être belle et elle le fut.
Aller au sommet était inenvisageable dans pareil océan de vent, je me donnai un objectif, un des derniers pins à crochet, altitude 2200m environ. Soit la porte à côté!
Au télé mon objectif, l'arbre tourmenté
Je mis deux heures à l'atteindre, les deux heures qui me sont d'habitude nécessaires pour grimper au sommet (car le chemin est court et très raide donc on prend très vite du dénivelé).

Deux heures d'un "cirque" pas possible ! Une lutte contre la tourmente. Du pur régal. Si je suis allée plus loin que les deux autres c'est juste que j'ai pris un chemin en courbe de niveau , sous la crête donc relativement plus abrité qui  m'a permis de rallier "mon" arbre lequel avait grise mine et triste figure, soumis depuis des décennies à pareil traitement.

Tout rabougri et nu côté vent

Je marchais (si cela s'appelle marcher !) sur un terrain peu enneigé , pas gelé, qui ne nécessitait les crampons qu'en guise de frein à pied.
Ma marche était celle d'un ivrogne au lendemain d'orgie sous un soleil blanc.
Soleil noir pour la Madeloc dimanche dernier, soleil blanc ce dimanche.
Je n'ai pas froid bien au contraire, je me dévêtirais si c'était possible. Gymnastique inenvisageable!



Du vacarme plein les oreilles; c'est fou ce qu'une tempête pareille peut faire du bruit! ça siffle, ça vrombit, ça hurle. sans trêve...Ah les Iles Kerguélen...

Marcher avec le vent latéral, ce qui fut la première partie du trajet était une série d'envols latéraux, une marche en crabe qui me déviait malgré moi du chemin et m'obligea à allonger au maximum un bâton en guise de frein à main. J'ai d'ailleurs gardé de cette lutte des courbatures aux épaules !
Avancer avec le vent de face était faire trois pas en avant, deux en arrière, le corps plié en deux comme ces  vieilles gens cassés de rhumatismes.  Quant au vent de dos...il sera pour la descente.


Quelque part, tout là haut, le Puigmal, 2910 m

Si je raconte cette rando c'est pour garder dans mes archives ce moment d'ineffable bonheur. Depuis mon enfance je suis habituée aux tempêtes de tramontane, bien plus fréquentes et importantes dans le passé. Mon corps, disais je, est un anémomètre. Je sais ce qu'est la banale tramontane à 90,  et aussi celle à 110/120, plus invalidante. Là, je n'avance plus, je recule et je suis déséquilibrée...Donc...ce jour...Ici rien ne l'arrête, ni un roc, ni un arbre, ni une combe; on est en plein vent, le sentier est nu et ensuite il sera en crête, quasi tout le temps.

Plein sud
La vue ne porte pas loin, tout est blanc de cette neige arrachée à la montagne, bousculée, emportée en un opaque brouillard blanc, glacé et mortel, le Torb.

Plein nord, le massif du Puigmal caché sous le "Torb"  et une ébauche d'arc en ciel
Je me retrouve donc absolument seule. Assise au soleil, sur une dalle, le sac ficelé à ma jambe pour lui éviter le roulé boulé, aidé en cela par le vent. Il fait moins 5°. La tisane chaude que je sers dans mon gobelet est aussitôt aspirée par la bourrasque et emportée comme pluie, le second gobelet suivra le même chemin , pas de quoi se réchauffer ! Je n'ai vraiment pas froid, mais le gosier sec et les poumons en feu !


La femme masquée


Oeil de verre d'une mare et vue vers l'Est, vallée du Freser
Ah aujourd'hui je ne manque pas d'air.
J'ai, si je ferme les yeux, l'impression d'être à la vigne et d'entendre passer sur la proche LGV des TGV sans arrêt !
Le paysage est magnifique je resterais des heures à le contempler.


Les yeux de verre de la glace

Vers le haut, aucun sommet n'est visible ni ne le deviendra, juste un léger arc en ciel sur tout ce blanc.
En face les vallées de Nuria et du Freser, que je connais,couloirs d'ombre où coulent des rivières.

Vallée de Nuria balayée par des rafales de neige arrachée aux sommets,
et là dedans, derrière les rocs, le chemin des ingénieurs

Deux autres marcheurs à la démarche incertaine se heurtent aux mêmes difficultés, s'obstinent; plus tard je les verrai redescendre à leur tour.

Les marcheurs titubants

Redescendre...Je m'y résous, prenant la pente en tout droit et relativement protégée; la neige y est plus épaisse, entassée en plaques poudreuses où je plonge mais de beaux champs de glace, petits lits de ravins naissants, font des miroirs luisants où mordent mes crampons. Je me repais de cette beauté.
Un peu à l'abri, je profite de cette relative accalmie. Disons que le vent y a pris la vitesse de croisière 90 km/h
Et dire qu'hier sous un temps printanier, ils ont été nombreux à gravir le Puigmal !

Descente (appareil photo en mode déclencheur
posé dans la neige)

Face à moi, au loin,  le sentier des ingénieurs n'attire aucun regret. Dans l'ombre empoussiérée de la neige arrachée aux montagnes, il ne doit pas être plus agréable à parcourir, loin de là. Vent de face. L'unique passage neigeux, en dévers eut nécessité les crampons et la balade n'eut pas été riante. Ici au moins je suis au soleil, dans un vaste espace vierge qui ouvre côté sud sur des horizons lointains et bleutés.

Vallée de Nuria en face et du Freser à droite

Puis je rejoins le chemin d'accès au parking ,au col, et c'est la valse ! A mille temps et à un seul vent.
Dont je n'ose évaluer la vitesse tant elle est grande. Bousculée, emportée, fouettée, j'ai toutes les peines du monde à revenir; cette fois le vent a forci, et modèle sa direction selon son fantasque désir. Tantôt je suis déportée latéralement comme fétu de paille, tantôt, si je l'ai de face, je recule inexorablement sans pouvoir m'arrêter : merci les crampons. J'enrage, je peste à haute voix, c'est impressionnant et, pour terminer, arrivée au parking, je pique un sprint sur le miroir de glace, poussée par le vent de dos, incapable de m'arrêter. Merci encore les crampons qui m'évitent la chute ridicule . Mais qui l'eut vue ?

Le paysage ne varie pas au fil du temps
Mais le vent oui : il forcit !!
Soudain, sans transition, passé le virage, c'est le calme plat, impressionnant de silence et d'immobilité.
Je titube: trois heures de lutte de forçat contre les éléments et ce calme soudain ! Je me demande si je n'ai pas rêvé...
Alors après avoir retrouvé mon camion, une boisson chaude, un en cas, je repars, en pull et en jean revoir ce col et le vent me saute au visage, violent, mordant, glacé . Non je n'avais pas rêvé...

le mordant de Nina


Il n'y a pas que le vent du Puigmal qui a du mordant !

La piste (photographiée la veille, au grand calme)

Allez, je reprends la piste  vers d'autres parcours  moins dangereux, puisque j'ai le temps.


"Route de montagne avec courbes périlleuses
et rétrécissements
Circulez avec précaution"

Large la route !!





A bientôt sur d'autres chemins, peut être cette extraordinaire petite route enfouie dans un coin de montagne, là bas, vers les anciennes mines d' arsenic.

Oui, d'arsenic !