mardi 18 septembre 2018

Le Carlit par l'arête sud

Prémabule : il y a deux voies "normales" pour accéder au Carlit, 2921 m.
La voie la plus prisée, la plus ludique, face est, côté Bouillouses, qui termine par de la varappe facile et amusante bien que musclée. 900 m de dénivelé pour 16 km AR. Une voie très fréquentée.

La voie sportive, face ouest, côté Lanoux, par un sentier très pentu , un large couloir au sein de la montagne, qui demande énergie et équilibre. 1300 m de dénivelé et 19 km AR (sauf si on fait une halte en refuge). Une voie moins fréquentée...ça se comprend !

Et puis il y a une 3 eme voie, bien moins prisée, pas fréquentée, qui permet d'arriver au sommet de façon inattendue et aérienne : l'arête sud, réservée aux pieds (et mains) montagnards. 
Où je vais vous conduire en ces lignes.....




Bien sûr il est d'autres voies d'accès, par le Castella et l'arête nord est, ou alors des accès sans intérêt pour la plupart,  par des couloirs ! Qui me tentent.
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J'ai envie depuis que Marcel m'en a parlé, de voyager sur l'arête sud. Marcel ne m'accompagne plus, je crois que ma vitalité l'a dégoûté !

Coincée entre deux périodes de vendanges, cette arête sud, je vais l'aborder avec de la fatigue dans mon bagage. J'arrive tard, le soir,au parking des Bouillouses mais à 7 h 35, je démarre. Tout est gris, ce matin, une brume basse rôde, toutefois je la devine fugace et pas épaisse.

Les Péric et le lac des Bouillouses: 7 h 35





Randonneurs du petit matin



Je m'enfonce dans la forêt silencieuse et rencontre vite les premiers randonneurs occupés déjà à manger.


Je croise le chapelet de lacs silencieux et paisibles, léchés par la brume qui rampe en surface et soudain, une jeune fille solitaire jaillit du sous bois, bien chargée. On fait un bout de chemin ensemble, elle est suédoise donc nous conversons en espagnol:-)). Elle étudie à Barcelone, un Doctorat sur la pêche écologique, en anglais. Elle a dormi dans le bois et grimpe au Carlit. Ma balade la tente mais je la décourage ; elle est trop mal chaussée! De simples tennis pour une arête, je ne prends pas le risque! Même si elle dit pratiquer l'escalade.
Brume sur le Noir (étang)

Nos routes divergent et pour moi, cela devient l'inconnu. Le silence et la solitude tant aimés. Le paysage doit me guider car ce sera du hors sentier. Je longe l'étang Long du mauvais côté; demi tour, ça commence bien. Finalement le brouillard me dessert; je dois contourner la base du Tossal Colomer mais le gredin s'est caché, ce sera donc en "mode sanglier" (sous bois, massifs de rhododendrons et rocs , le tout enchevêtré) que je retrouverai le vrai chemin légèrement cairné.
Le Tossal Colomer est caché

Etang Llat dans la brume

En mode sanglier  dans ce fouillis

Je me fie à la carte et au souvenir du chemin à l'envers un jour, avec Ludo. Ce trajet éprouvant m'a crevée ! Mais j'avance. Le chemin devient facile,  prise de dénivelé régulière et douce. Le paysage est beau, frangé de la brume qui s'est levée, découvrant les lointains tout bleus. Je suis dans la Coume des Forats, pierreuse, rouge, blanche et ocre, émaillée de petits lacs.



Sentier dans la Coume dels Forats

Derrière moi, les bleus cerdans

Je vais vers les montagnes derrière moi : l'arête sud

Un des petits lac des Forats

Un ruisseau bondit de l'un à l'autre, des sources naissent dans la mousse, seules tâches vertes et laineuses . Le paysage est minéral, variant du granit au schiste.

Rond et beau

Source

Dans ce cirque austère dominé par la somptueuse arête où pas un humain ni un animal ne se promène, je me sens remarquablement bien. Je ne vais pas vite, je savoure. Je bois l'eau fraîche jaillie du sol. J'ai oublié mon carburant de fruits secs et du coup j'oublie de m'alimenter. Je ferai presque tout le périple presque à jeun. Insensé ! Je m'en apercevrai 7 heures plus tard...
Me voici à présent au coeur du cirque des Forats ; il y avait, je le savais, un parcours bien plus facile pour rallier ce lieu mais je l'ai ignoré, préférant mon parcours sauvage et solitaire.
Je trace ma route en courbes de niveau pour éviter la cuvette du cirque où gisent les débris d'un hélicoptère abîmé voilà 30 ans. Brrr


Au fond : 2520 m

Le cône de déjection et "mon" couloir au milieu, tel une virgule qui tourne à gauche
De là, les festivités commencent : grimper au Col des Andorrans; un petit 200 m de dénivelé, 100 m de cône de déjection, 100 m de couloir. J'aime. Le cône est glissant, le couloir encore pire, je m'accroche aux murs et j'arrive en haut, fatiguée et heureuse.




Le Col des Andorrans 2749 m vu depuis l'arête


L'arête est là, pas effilée du tout, large, épaisse, raide et hérissée. On dirait que je vais escalader le dos d'un géant hérisson : je mettrais presque mes gants. J'aime trop la roche pour en isoler ma peau !
Vue d'ensemble de l'arête : photo Ludovic Peytavi
Cette photo donne l'échelle car on y distingue de petits personnages



Le paysage de l'autre côté, côté ouest,  m'est familier, j'en connais les pics, les plis et le reste, les dessous qu'on ne voit pas. Qui furent mes terrains de jeux ces temps derniers.
A présent,  je vais enfin au bout de mon rêve !
Et je prends la roche à bras le corps, les mains sont de sortie !


Mes ongles exceptionnellement vernis, souvenir d'une belle soirée, vont prendre une sale tête !
C'est alors que je rencontre le gendarme ! Mais non...c'est un tas de rochers très verticaux que l'on contourne habituellement. Mais comme personne n'est là pour me le présenter et qu'il est en civil comme ses voisins, avec ma témérité, je l'attaque de front : se "payer" un gendarme, quel bonheur ...lol.. Je comprends vite mais j'y suis, j'y reste : prétentieuse ! Et ça marche. Sauf que soudain, à la désescalade, un pas trop long me bloque. Le vide, le pas trop long ? Soyons modeste...le gendarme a gagné, je le repasse à l'envers. Et je prends le contournement, faut respecter les autorités. Toutefois, comme il m'attire, à mi pente, je m'y "colle" à nouveau et en progression latérale, je le franchis, le dépasse, c'est gagné. Il ne m'a pas verbalisée !


Le gendarme une fois franchi

Plus rien ensuite ne sera difficile. Une simple formalité que cette arête. Un enchevêtrement de rocs : je trace du regard une ligne médiane, sur la roche, évitant au maximum les évitements sinon l'arête n'a aucun intérêt. J'escalade, nez au mur, vérifiant les prises car le schiste peut être très instable. C'est très carrossable à condition de ne pas verser dans les fossés assez profonds , plus de 100 m. Sur mon chemin je trouve un petit orri décoiffé, aussi mignon qu'incongru ! J'en profite pour m'arrêter à son restaurant et grignoter, je n'ai plus de forces !


Le Tossal Colomer dans l'échancrure de l'arête, côté Bouillouses (est)

Je viens de là bas (en bas à gauche puis l'arête) 

Coume des Forats, d'où je viens
Mais que fait ce pin dans ce désert végétal à plus de 2800 m d'altitude : il est fou ? 

Les lacs du cirque glaciaire du Carlit

Un orri incongru !

Versant ouest : le Lanoux et le lac
du Forat

J'essaie de grimper au maximum sur la roche en évitant les "sentiers"
La pente est très redressée et si je n'ai plus de forces, tant pis pour moi! Un couple est au balcon, me regardant grimper, c'est le sommet, ils se restaurent au grand soleil.


Au balcon du Carlit, ils me regardaient grimper
Les Ximeneas en 1er plan derrière eux


 La pente raide les cache et soudain je débouche sur la civilisation à la terrasse panoramique de ce vaste restaurant d'altitude ! Où je ne penserai même pas à manger. Quel contraste avec cette foule, calme pour une fois car elle travaille des mandibules !

La croix est encore sciée au sommet

Belvédère sur la Coume des Forats d'où je viens
A gauche le Tossal Colomer 2673 m
 Je ne m'attarderai guère et je file au Carlit de Baix habité par quatre randonneurs; ils digèrent et  m'offrent un verre de vin. Je refuse, j'ai encore choisi de l'arête et celle ci elle est plutôt aérienne. Pas question de s'envoler.
Le Carlit 2921 m vu du Carlit de Baix 2806 m
Au lieu de faire le retour par la voie normale trop peuplée, trop bruyante, je pars vers la Serra del Castella et les hauts plateaux où veille une stèle. Celle d'Olivier.


Décidément mon chemin est jalonné de morts...C'est un altiplano, nu et ras, culminant à 2700 m, battu des vents, qui domine les chapelets de lacs du Carlit ou ceux du Lanoux. C'est magnifique.

L'arête que je suis




Au centre le Castel Isard 2633 m au milieu de son chapelet de lacs




Le Lanoux

Autre aspect, vu depuis la crête des Puigs de Sobirans 2785 m




L'arête est effilée, je la suis un moment puis je prends le sentier, plus sûr, je suis fatiguée, mon pied hurle de douleur, je change de pneus à l'altitude Canigou, près d'un joli orri. Le temps se gâte, la brume revient rôder et une petite angoisse m'étreint. Il faut absolument que je redescende, le sentier de retour est trop loin, je peux me perdre sur ce plateau . Alors je pique droit dans un entonnoir de pierres glissantes et instables et, mal chaussée, je dévale : 500 m de dénivelé. Changement de pneus indispensable! J'évite les névés et me calme au contact des ruisseaux, désormais la brume peut arriver...J'ai choisi ce parcours au feeling et j'ai bien fait ; il est le seul valable. Quel bijou, quel bonheur...Je le referai un jour, trop beau !!

Vue de mon trajet le lendemain par beau temps

Gros plan : un trajet splendide


Détail : vers l'aval

Et au milieu coule un ruisseau né de nulle part, se jetant dans le Sobirans (étang)

Enfin sur le plancher des vaches ....2330 m, le Sobirans
Me voilà au ras de l'eau, arrivée pour ainsi dire ...Je réalise que j'ai l'estomac vide, les pieds en feu...Je soigne ce beau monde et rentre d'un pas tranquille ..."Comme tu vas vite! " me disent deux catalans..(ah bon ??? !!!)...le regard de leur vieux petit chien épuisé qui demande à être porté et subit un refus me hante longtemps...J'ai envie d'aller le chercher et le porter, ce "Pépé" au regard suppliant qui ressemble tant à ma Nina..Je tais ma sensiblerie, cela ne me regarde pas...
Soudain dans la forêt, une immense clameur jaillit, faisant trembler les arbres et effilocher la brume : une espagnole fait une chute bénigne et tout le groupe hurle, rit, s'esclaffe, cela durera longtemps... C'est ainsi, chez eux...Les Français, à côté, ont toujours l'air d'être à la messe...

Carlit, arête sud( à gauche)...ce n'est qu'un au revoir...
 Me voici arrivée, j'ai pris mon temps, 11 heures d'absence, 11 heures de régal.
Mais...c'est pas fini..Le point d'orgue sera le repas au "refuge CAF"...somptueux...Comme toujours...Nous sommes 50 à table...c'est tout dire !

J'y reste !!
En chiffres 
Temps de marche...estimé à un peu plus de 9 h
Dénivelé positif cumulé  : estimé à plus de 1050 m
Distance : environ 19 km



mardi 11 septembre 2018

Matinée de vendanges millésime 18

Il est 7 h et le soleil jaillit des flots, là bas, à 20 km.





Un peu électrisé, par la perspective de cette journée sans nuage qui promet d'être brûlante.


Dans les rangées, les vendangeurs qui ont voulu commencer un quart d'heure plus tôt, essaient de bien deviner les grappes dans le fouillis des feuilles; ils vont savourer encore un moment l'heure fraîche.





De vieux ceps























La vigne n'est pas grande, très vieille, plus que centenaire et bien pourvue en fruits. Une vigne hors d'âge, une vigne musée. Multicolore aussi.. Couleurs feuilles, couleurs raisins.

 Tourmenté par le poids des ans

 Les sécateurs cliquettent, les seaux se remplissent, les vendangeurs s'activent, les videurs de seaux se démènent. Le silence n'est pas de rigueur mais les moteurs à parole sont encore froids.

José et Jean Louis
La matinée avance, la benne se remplit, celle qu'on nomme "la piscine" ou "la baignoire" car elle est large, basse et imposante. Comme un bassin.
Le soleil monte, incandescent, la chaleur s'installe et les langues se délient au rythme des plaisanteries.

 Tourmenté par le poids des raisins (carignan blanc)

J'en profite pour faire un petit cours de viticulture, ou de botanique. je présente aux vendangeurs curieux les variétés anciennes aujourd'hui disparues ou interdites, l'aramon délicieux et coulant de jus, l'alicante au jus sanglant et aux feuilles repliées sur elles mêmes, et d'autres variétés inconnues de moi. Je présente leurs géniteurs, ces ceps centenaires, rabougris et vaillants , certains moribonds qui ont accepté cette année de donner quelques fruits, l'année est prolifique.





L'aramon ancien cépage
interdit ici 


Très très vieux, plus de 100 ans et vaillant

Même chose


Ainsi arrive la pause, ce matin, moins pressés par le temps, on s'accorde 1/2 heure. Le rosé frais coule dans les gosiers et le déjeuner à l'ombre rare est le bienvenu.


"Cal esmorzar !!"

A l'ombre rare





















Enfin on regagne les rangs, en route vers le Canigou, notre décor, on aura bientôt fini, la vigne n'est pas grande mais elle aura fourni ses plus de 4000 kg brillants en vert, rose et noir. Un long voyage les attend.

J'ai oublié quelque chose rit Alice

Ils travaillent déjà, elle en finit avec le nectar
 millésimé 2017

Les vendangeurs quittent la vigne débarrassée de ses fruits, les deux tractoristes dont je suis filent vers la lointaine cave coopérative, 35 mn de route à 22 km/h.


Cave de St Génis des Fontaines


Certains sont plus fatigués que moi !

Pierre arrive avec la piscine ou baignoire

Ma benne au pont peseur

Il s'est réveillé !


Mais revenons au voyage de 15 km.
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Le voyage....


Pour moi c'est un moment que je savoure longuement. Lentement.




Il y a plus de 30 ans que je fais ce même trajet(30km AR) et j'ai vu au fil des ans changer les paysages.





L'autoroute s'est élargie, la LGV est née, la route nationale et les routes secondaires se sont élargies ou au contraire rétrécies pour calmer les récalcitrants de la vitesse.
A9 celle de l'Espagne; l'Espagne ? tout au bout
au delà de la montagne


La LGV




Ma décapotable
Un chemin empli d'embûches pour nous, les chauffeurs.
Dangereux en maints endroits, mais on en connaît le moindre cassis, le moindre "point noir", le moindre danger. On est lourdement chargés et...on a du vieux matériel. Prudence fait partie du voyage, elle est notre ange gardien.
Les villages se sont agrandis au fil des ans, encerclés de lotissements disparates. Les rues encombrées de voitures entravent la circulation et, depuis, on y descend à une vitesse inférieure, au frein moteur. Il y a des collines sur notre route! Et des villages perchés. Banyuls dels Aspres en est le spécimen.
J'ai vu se perdre ma campagne. Les vignes ont reculé, la friche a avancé, les maisons dévorant le tout. Et puis de nouvelles vignes ont vu le jour, élevées avec amour par une population rajeunie de vignerons. Et oui, je vieillis et tout change sur ma route.





Mais pas les parfums ...Ah, les parfums de la route qui accompagnent mes plus de 30 années de voyages.
Il y a l'herbe sèche qui grésille au soleil incandescent, le matin, le fenouil sauvage, l'inule visqueuse, la feuille de vigne, malmenée par la machine à vendanger, qui exhale son âcre parfum acidulé.
 La rivière croisée sur un pont en fer,  envoie au visage une bouffée fraîche, grossie par les orages en montagne. Et puis les roseaux au parfum inimitable, surtout lorsqu'ils sont coupés et pourrissent doucement. ..ah comme je les savoure!



La voie est libre je peux photographier
sinon faut tenir la trajectoire


Ma plage estivale tout en bas

Mais rien ne remplacera les parfums du jour finissant que l'on ne rencontre plus : dans notre midi écrasé de chaleur, les caves ne veulent plus de vendange l'après midi. Alors fini le parfum des herbes pourrissantes le long des petits canaux d'arrosage que la fin d'après midi exaspère. Parfum puissant que je savourais en conduisant, les yeux mi clos, récompense d'une journée de labeur harassant...Et oui, on a de ces goûts parfois au pays ou Dior et autres son rois!
Paysage florentin et Tour de la Massane en fond
Un jour, il y a peu d'années j'imaginais mon dernier voyage, avec nostalgie, déjà, avant qu'il ne soit..Depuis j'ai pris ma retraite, gardé les deux vignes autorisées et oublié mon dernier voyage...il sera dans un lointain avenir..
Mais mon vrai dernier voyage sera celui dont je serai passagère muette et insensible aux parfums, celui où déjà je ne serai plus rien mais où une partie de moi sera en voyage, ce très long voyage vers l'inconnu dont on ne revient jamais mais qui me conduira au delà de mes rêves les plus fous..qui sait ?
Voilà de quoi j'agrémente ma route sous le soleil incandescent de midi, en rasant les murs des villages pour profiter d'une ombre aussi fraîche qu'éphémère.


Archives du blog
Il y a 2 ans , j'avais écrit un  article "Armistice", le 11 novembre je labourais cette vigne, la vigne de mon grand père, rescapé de la guerre 14/18 . Il mourut en 1944 des suites de cette guerre, il avait été gazé au Fort de Vaux. A ma façon, je lui rendais hommage...