jeudi 23 mars 2017

Le Puigmal côté français

Le Puigmal, avec ses 2910 m , est le 2nd sommet des Pyrénées Orientales. Le Carlit lui ravit la vedette avec 11m de plus. Une broutille.
Coucher de soleil sur le Puigmal

Le Puigmal (prononcer Poutjmal) est sur la crête franco espagnole et peut donc se gravir soit par l'un ou l'autre des deux pays. Je l'ai gravi deux fois par l' Espagne : 910 m de dénivelé, un trajet court et pentu et deux heures et demie pour y arriver sur un sol déneigé au printemps : normal, c'est face sud.

Côté français je m'y lance pour la première fois, sûre de moi, de ma forme, de mes capacités, malgré la neige omniprésente.
Je suis très motivée car ce sera la première fois que je vais rencontrer la station de ski du Puigmal, immense domaine skiable désaffecté depuis 2013.
Je pense raconter davantage la station de ski que la montée au Puigmal finalement.
Parce que ce fut un choc émotionnel.

Départ de Cotze, 1832 m

Tout a commencé pour moi la veille en arrivant au parking de la station où je n'étais jamais venue bien que je regarde toujours de loin les pistes de ski version été ou version hiver. Cette idée de mort d'une station me vrillait le coeur alors que je ne  skie pas, allez savoir pourquoi.
Je suis montée en reconnaissance , juste pour voir, pensant dormir au village d' Err en bas. Mais au bout des 11 km d'une belle route bien entretenue, je suis restée. Des bâtiments désaffectés, quelque peu endommagés, des installations bien en place, un parking fréquenté, des randonneurs à skis, des familles, et puis soudain, le vide, le calme, le soleil qui dit son dernier mot, le silence profond de la nuit étoilée et de la forêt. Moi seule et personne autour...

Images de la station morte


Font Romeu la nuit et sa piste de ski nocturne


Un matin plus loin, nous sommes deux fourgons, et une paire de voitures. Dès que la nuit a pâli, les oiseaux ont enchanté la forêt qui me cerne, Je suis à 1832 m.
7 h 45, je m'élance vers l'inconnu, avec dans mes bagages crampons, raquettes et un plan des pistes dans mon appareil photo.



Les pistes damées par les skieurs sont couvertes d'une épaisse neige à la croûte endurcie par le gel, je monte avec mes chaussures. Du bleu, puis du rouge, un mur vers le ciel et enfin les grands espaces : il est 10 h. Le plus dur est peut être fait mais le plus long reste à venir.
Des km de lignes, de remonte pentes, de pistes, s'envolent vers le ciel, vers l'invisible : je suis sur la plus haute station des Pyrénées, qui monte jusqu'à près de 2700 m.



Le vent léger fait encore tourner les turbines des canons

J'observe, en marchant dans un immense désert blanc et silencieux, vide de toute présence humaine ou animale. J'observe les installations qui semblent devoir s'animer d'un instant à l'autre : ronronnement des moteurs, glissement des câbles, voix des skieurs.



Rien, l'immobilité figée et le silence intense. Rien ne bougera, rien ne bouge depuis 4 ans. Et tout est en place: les machines, les télésièges, les barrières, les canons à neige, les cabanons, tout absolument tout. Sauf le balisage des pistes, leur couleur et leurs numéros, les signaux d'avertissement, la vie feutrée de début de journée.


Qu'y a t'il au bout du mur ? De la distance en un désert blanc

Tout cela en haut du mur
 J'avance dans un désert blanc et figé comme pour l'éternité.




Fascinée par l'immensité, le décor, les parcours nombreux, la forêt, l'histoire de cette station et son mystère déjà un peu dévoilé par un skieur sur le parking. Car j'interroge. Et tout au long du jour je remonterai l'histoire.





Salle à manger d'hiver à 2400 m

Vers l'aval et le Massif du Carlit

 La station ouvrit dans les années 70, un grand domaine avec 320 hectares et 35 pistes dont 6 noires et 14 rouges.  Ainsi que 2 snow park. En 2003 un dernier téléski construit sans subvention aucune conduit les skieurs à 2665 m d'altitude et ouvre sur un grand espace hors piste. Ce téléski sera fatal : la station souffre d'un manque d'enneigement à répétition. Bien qu'elle soit située face nord comme ses voisines, elle obéit à un micro climat particulier, l'enneigement vient de la mer...et manque de régularité.. Des années sans neige endettent la station et se répètent. Les 6 communes impactées, gestionnaires, finissent endettées de près de 10 millions d'euros et en juillet 2013, la station ferme sur ordre préfectoral. Err, la principale commune, qui prend 60% de l'endettement est exsangue

Err

Depuis...des dégradations et vols nombreux se succèdent, le matériel non entretenu souffre beaucoup du climat, les regrets sont bien installés chez les anciens adeptes de la station. J'ai beaucoup interrogé sur mon passage et l'histoire humaine a percé sous tous ces renseignements matériels. Nostalgie, regrets...dont les effluves baignent les pistes.




Les Puigmal : d' Err, du Sègre, 


Je pourrais, tout en marchant, imaginer qu'on est hors saison, qu'il y a eu un regain de neige après fermeture et que tout est normal. Ce serait si facile. Et si plausible.



Mais je sais que la station est morte et de voir toutes ces installations reléguées au rang de cadavres qui lancent au ciel leurs bras maigres et noueux, leurs sièges immobiles, leur mécanisme rouillé et leurs câbles figés a quelque chose de désolant qui rend ma balade triste et angoissante.


Oui un étrange sentiment m'habite..."objets inanimés avez vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?" disait le poète Lamartine...



Je la sens jusqu'au fond de moi, cette âme, sans doute parce que je suis seule et que rien ne peut m'en  distraire. Elle entache mon plaisir, elle attriste  mon périple.



La "route" en forêt est belle et silencieuse et déserte.
Lorsque les derniers arbres cèdent le pas à l'immensité blanche sur laquelle se découpent les montagnes environnantes, blanches, crevassées, plissées, j'entre dans le monde de l'émerveillement. Un si beau décor, est ce possible ?


Puigmal (en haut à droite)





Je marche mais comme en cet été dernier, le souffle me manque à nouveau, les jambes sont de plomb et des petits papillons noirs dansent devant mes yeux. Le malaise est revenu je sais son nom, ses effets, je sais que je dois en tenir compte et ne pas forcer. J'en tiens compte mais je force. Avec angoisse et énergie. Les perspectives de Puigmal s'amenuisent, la distance est longue, le dénivelé important. Le soleil brûlant qui fait fondre la neige n'arrange rien : je dois chausser les raquettes ce qui rend la marche pénible. Je n'ai pas eu envie de manger, je suis à jeun, mes réserves se sont épuisées, je me nourris un peu mais je ne récupérerai pas, je le sais par expérience. Bref ma grande énergie et mon envie d'aller là haut sont comme la station du Puigmal : noyées dans un grand fiasco.


Je monte, lentement mais sûrement, comptant les pas, faisant d'innombrables et minuscules pauses. Une erreur de trajectoire dévore mes forces, de la neige molle absorbe mes "escarpins", et enfin j'arrive au terminus de la station, aussi épuisée que cette récente installation rompue et gisant au sol, balayée par les vents violents, les congères, la souffrance due à l'altitude.
Ce sera le bon pour moi mais c'est aussi le dernier de la série
Altitude 2662 

Je m'arrête symboliquement devant cette porte qui encadre les Puigmal car ils sont nombreux à porter le nom. Je n'irai pas plus loin, malgré ma déception, je ne peux plus. Il me reste près de 300m de dénivelé à parcourir sur une crête pentue. Je saurai plus tard que cette porte, au temps glorieux se nommait "Porte du Paradis".

Porte ouverte qui fut....

....celle du Paradis

Pour lui le paradis est encore plus haut
Le paradis il y est quand même, avec ces bleus multiples qui se fondent à l'infini côté sud, cette vaste salle à manger au décor imprenable que nous partageons entre français et catalans.

Bleus d'Espagne

Je ne peux m'empêcher de penser qu'il y a 44 ans, en 1973, j'étais arrivée là en haut...en 2 CV ! Oui une piste conduisait quasi au Puigmal, le long des bornes frontalières dont la célèbres borne 504. La piste existe toujours je crois mais interdite.
Dans cette neige je ne reconnais pas le décor de mes 23 ans....

Juillet 1973: borne 504






Il fait froid soudain, le vent est au sud et glace jusqu'à la peau.
De lourdes nuées blanches s'installent rapidement.


La descente s'impose enfin : les skieurs ont demi heure de glisse, j'ai deux heures pleines dans une neige épaisse qui m'absorbe et avale parfois une partie de moi.



Mais avancer face à ce décor est un enchantement dont je fais grand usage.

Face à moi, panorama vers le nord

Deux heures de pur régal. Je croise des gens épuisés comme je le fus, qui à skis, qui en raquettes. Oui, je le reconnais la montée est dure et je me trouve des circonstances atténuantes.

Le décor est merveilleux, je peux le savourer sans modération car je descends


Sierra du Cadi derrière les barreaux...


...Et libérée


Pics Péric et pierriers (cairns)

Four solaire d' Odeillo : 1970



Et centrale solaire de
Targasonne : 1983
2400 h de soleil /an ici


Etoiles des neiges : innombrables à 2500m 



Du côté du Puymorens et de l' Andorre
Je marche vite, d'un pas un peu automate. L'air est figé comme en attente du premier coup de tonnerre mais rien ne se passera et à 14 h 30, je retrouve Nina.


Plaine de Cerdagne et au 2nd plan, dans la forêt, la station du Puigmal (Cotze), juste
sous une tache de soleil

Au terme de 5 bonnes heures de marche et de 850 m de dénivelé. Et de près de 11 km parcourus. Ce qui, en raquettes n'est pas un mince trajet.
Je peux enfouir ce qu'il restait de mes regrets, je suis riche d'une belle journée.




Souvenir : le sommet c'est par ici en un clic


vendredi 17 mars 2017

Se réveiller à Dernacueillette

Au bout de la nuit, on s'éveille sous les lumières du village. Le jour n'a pas encore pointé son nez et la vitre ruisselle . Mais de quoi ? Il pleut, une pluie si fine qu'elle en est silencieuse. Le vent est tombé, la lune est partie, c'est l'arc en ciel qui nous tient compagnie.
Puis le jour se lève tout à fait, gris mouillé.
Le château (détail)

On va lever l'ancre.
Toutefois avant de partir je vous ai promis Dernacueillette. C'était hier soir, par chance.
Tout petit, à 350 m d'altitude et 40 habitants, le village est scindé en trois : le château et sa butte, le faubourg ou Barry et sa plaine, et le pont. Deux cours d'eau se marient dans le village : le Torgan venu de la cascade et le Coumo Bello.



Soubassements du château

Murs du château



Parmi la quarantaine d'habitants, la majorité est Anglaise, Allemande et Belge.
Parmi ses plus célèbres habitants, il y eut Roger de Villerouge et surtout la famille d' Arse, au 13 eme siècle qui posséda la Seigneurie jusqu'au 16 eme siècle. C'est à eux que l'on doit sans doute le Château, ainsi qu'aux Seigneurs de Termes, leurs tout puissants prédécesseurs, favorables aux Cathares et régnant sur toutes le Corbières (cf le Château de Termes). Ils tiraient profit des mines de la région.
Vue du château
Dernacueillette de nos jours est dominé par l'imposante masse du château (semi ruiné) bâti sur des fondations naturelles. On ne voit que lui, un peu écrasant, massif, imposant
D'anciennes portes et accès se devinent mais la plus belle entrée est visible ici :

Porte d'entrée du quartier
du château

Appareillage du passage couvert
Très ancien
J'ai bien fait de visiter hier.

Le pont

Du pont part un sentier découverte de 3 heures, "la petite vadrouille" . Moulins, étables, cascades, pastoralisme, faune et flore je crois aussi, n'auront plus de secret pour le visiteur.
Car près de Dernacueillette se cachent des dolmens et une étonnante cascade, celle de l'Ermitage. C'est toujours le Torgan qui en est l'acteur. Cette cascade, chargée d' eaux calcaires a pétrifié, par ses embruns, roches, bois et végétaux en un somptueux décor de grottes à l'accès difficile et au  paysage envoûtant. Je ne sais pas encore tout cela...Je me dois d'aller voir, un jour à venir. Et voir aussi l'abri sous roche fossilifère, fortifié, près du village.
Oui Dernacueillette a un riche et hétéroclite patrimoine. Comptez sur ma curiosité !

Ce matin, nous partons : une réunion m'attend.  Ayant été matinale j'ai le temps de baguenauder. Je vais suivre le Torgan dont j'ai admiré hier le grand saut dans le vide.

Derrière mon pare brise se profile le paysage d'ici et -peut être- les vignes du "Vigneron d'altitude" comme se définit un certain Dernacueillettois, Guillaume Boussens, avec son vignoble dont certaines parcelles atteignent les 130 ans d'âge ! (Il me bat !)


Déjà, derrière cette colline se profile le village voisin de Montgaillard, bien abrité du vent du nord derrière son rempart naturel.
Montgaillard, côté nord
A l'abri, côté sud




Clocher laïque
























Montgaillard a aussi une quarantaine d'habitants et il doit faire bon passer quelques heures au coeur du village, entre fontaine, abreuvoir et clocher laïque. Perspective que j'envisage pour aller à la rencontre du patrimoine minier.
Mines de cuivre, argent barytine, plomb : exploitées dès la période romaine, ces mines cessèrent toute activité au cours du siècle dernier mais on peut trouver quelques échantillons dans les déblais et des ouvrages d'art, certains quasi détruits et dangereux, d'autres à ciel ouvert encore accessibles.
Ma curiosité n'en est qu'attisée....

Pour l'heure j'entre dans la tranchée des gorges du Torgan, 
Il est facétieux ce cours d'eau, il longe le Massif du Mont Tauch en de belles gorges où son cours s'en donne à coeur joie : euh...il montre aussi sa face cachée, les traces de crues phénoménales.





J'emmène Nina voir ce pour quoi je stoppe le camion toutes les 5 minutes : son regard se perd dans cette eau claire, je suis sûre qu'elle comprend mieux.

C'est le Mont Tauch qui plonge directement ses pieds calcaires dans le torrent.

Il est quasi impossible d'y accéder à pied: quelles baignades l'on y ferait au plein coeur de l'été....



Je quitte à regret le serpent calcaire des gorges et je débouche sur Padern, tout comme le Torgan qui y finit sa course dans une belle rivière au cours énigmatique, le Verdouble. C'est le Verdouble que je contemplais du haut des falaises d'escalade en décembre, lui qui se perd sous terre, réapparaît, fait des virages à 90 °, n'en fait qu'à sa tête avant de rejoindre l' Agly puis la mer. En compagnie des  eaux du Torgan.
Padern souffrit beaucoup des crues. Son château souffrit du temps qui passe.

Château de Padern
Mimétisme avec les reliefs calcaires tourmentés du Massif du Roc Fourcat (partie sud du  MtTauch) au pied duquel butte le Verdouble avant de s'enfuir vers des cieux plus cléments.




Massif du Roc Fourcat







Le Grau de Padern
 Dans ce passage étroit (le Grau de Padern) se trouvent les ruines d'une ancienne forge car une industrie minière du fer avait vu le jour ici, avant 1780. Histoire qui s'acheva en octobre 1899. Repris au XX eme siècle pour faire des essences de thym, romarin et autres, elle fut à son tour abandonnée. Un projet de production d'électricité lui succéda, qui resta lettre morte.


Mon périple touristique se termine dans le grand incendie du Mont Tauch; les vignes sont mortes, les ceps calcinés tendent des bras pathétiques vers le ciel, c'est encore un chapitre de la viticulture qui se clôture inexorablement






Mon département ouvre ses portes et je file vers le présent après tous ces petits retours sur le passé.

Quand je vous disais que Dernacueillette contenait le mot "accueillir".. 
On peut même à partir de là cueillir une moisson de curiosités.
Quand je vous disais que l'Aude était une mine de trésors cachés....


Et c'est pas eux qui diront "non" !