samedi 18 mai 2019

Cim de Pomarola (2456 m) par la vallée du Correc dels Clots (Mantet 66)

Et par le "couloir du Joli Coeur".




Préambule : Mantet, petit village du 66 situé à 1550 m d'altitude, est au carrefour de deux vallées principales, celle de L'Alemany et celle du Ressec, toutes deux nanties de sentiers balisés ou cairnés, ouvrant sur les hauts plateaux à 2400 m du style altiplano. De beaux et longs parcours en perspective, que j'ai parcourus voilà deux ans pour mon grand bonheur. Une 3 eme vallée, discrète et cachée est celle du Correc dels Clots (le ravin des trous), ce sera celle du jour. Quant à la 4 eme, la Ribera du Queret, soyons fous, pourquoi pas bientôt? Tout aussi secrète et peu fréquentée.


Vallée de la Ribera de Queret 

Celle que je vais "faire" aujourd'hui, lundi 13 mai, est particulière. La vallée  du Correc dels Clots.
D'abord elle est née d'un coup de foudre pour une sorte de cirque glaciaire entrevu depuis "ma chambre" à Sansa. Une seule idée depuis, y aller avec un projet que je tais . Ensuite, j'ai ajourné cette balade pour cause de chute qui m'a invalidée et c'est toujours avec une jambe douloureuse que je pars à 6 h 35 en ce petit matin bien froid. Le soleil dore les cimes, c'est beau ... Le berger qui a son camion juste à côté de moi me dit "Ce sera la plus grande des solitudes et puis, je vous dis pas le nombre de personnes qu'on a du récupérer là dedans". Il douche à peine ma foi et j'ajoute "Si ce soir je suis pas revenue, appelez quand même les secours!". Sait-on jamais....

La balade du jour (fragment)

Mon sac est allégé au maximum, ma chaude et légère doudoune me manquera. Par contre piolets et crampons sont logés dans le sac, oserai-je mettre à exécution mon projet ?

Le départ se fait à partir du centre équestre à l'orée du village; sous le regard des chevaux qui paissent, je traverse des prairies en terrasses, sur un chemin assez carrossable, c'est une piste qui longe le Ressec en hauteur, valable pour un quad. C'est la piste de l'eau, l'alimentation du village se faisant dans ces montagnes, assez loin, à 1.7 km.  Je marche dans l'ombre froide, entre sapins, éboulis, (une belle tartera) et la sourde rumeur du Ressec.



Le spécialiste m'a dit : "Une chèvre d'isard, 5 / 6 ans"
Je dis qu'entre chèvres on se reconnaît
Un isard solitaire s'inquiète à mon approche; je vais entrer dans le pays "de la plus grande solitude". J'ai une carte, un altimètre, les images des vues aériennes en ma tête et mon flair constitué d'un bon sens de l'observation et de l'orientation servis par une grande intuition. Capacités que mes randos solo ont bien développées.

L'essentiel : la carte

Dans l'axe...je vois mon camion




Car sur ce sentier, rien n'est balisé, rien n'est cairné. C'est un sentier de bergers, pas de randonneurs. Le fait qu'il soit en forêt quasi tout le temps facilite les choses car le passage se devine assez bien. Il n'y a aucune ouverture, aucun point de vue, aucun paysage à contempler et je suis très concentrée, attentive car on a tôt fait de quitter le sentier. Je me repère sur ma carte avec l'altimètre et j'ai l'impression, soudain, de n'être pas dans la bonne direction mais en me retournant, dans une trouée d'arbres, je vois le parking où est garé mon camion : ouf, je suis donc dans l'axe, c'est bon!


Vers l'aval



Rencontres dans l'ombre froide
Au centre le fabuleux lilas des montagnes, quel parfum !!


L'estive : mais peut être est elle ici la cabane ?

J'imaginais un ruisseau bondissant et pétillant pour ce Clots mais il est sec. Je perdrai seulement une fois mon chemin, au débouché d'une vaste estive; je fais quelques allées et venues en vain. Soudain un indice auquel je n'avais jamais prêté attention s'avère capital, l'évidence même ...la tronçonneuse ! Non je n'en ai pas dans mon sac, mais les bergers au cours des ans, ont nettoyé le chemin à la tronçonneuse, arbres morts, branches cassées et c'est donc le "chemin de la tronçonneuse" qui me conduit rapidement au cirque qui ne se dévoile qu'au dernier instant. C'est un peu bizarre de faire tant de chemin (5.6 km) sans aucun point de vue ! Car on est toujours en fond de vallée. Dans le silence, l'ombre, le froid. Brrr

ça y est je le vois enfin
Les repères !


Au pied du cirque c'est magnifique ! 2139 m, on se sent seule au monde dans cette cuvette haute de 200 m, entaillée de petits couloirs rocheux à demi enneigés et d'une vallée, moins pentue que le reste, qui est le sentier d'été et en même temps le cours du ruisseau.


J'arrive au cirque ! je vais faire le clown
Je sais pertinemment ce que je veux grimper mais je sais aussi par où je peux passer si "je ne le sens pas". C'est davantage un mur de neige qu'un couloir, il est bien plus enneigé que tout le reste, mais sur le haut, il se présente comme un couloir assez large partagé en deux, la partie droite ayant une bien plus forte déclivité, donc que je choisis. Assise au soleil qui vient à peine de me rejoindre, je grignote une barre de céréales tout en faisant mon choix comme au marché. Je cherche aussi la Cabane de Pomarola, elle n'est que sur la carte.


Le vrai "sentier" et le chemin du ruisseau

Mon chemin

























Je repars, il fait trop "frais" malgré le soleil et quelques mètres plus haut, je change de tenue ; bâtons dans le sac, crampons et piolets sont de sortie, c'est parti.

Vers l'amont


Vers l'aval

Parée et prête !
 Altitude 2166 m, 9 h 54 :le cône est assez court et vite pentu mais je le monte aisément, me voici à l'entrée de ce qu'on peut appeler "couloir" car deux murs rocheux l'enserrent. La pente est soutenue, la neige dure, aucune empreinte humaine (naturellement !!) et je souque ferme car la neige est si dure que je dois donner de bons coups de bras pour planter les dents de mes piolets; je me régale, je voudrais que par un coup de baguette magique, le couloir rallonge, mais ne soyons pas gourmande, j'ai les mollets douloureux à force de ne poser que le devant de mes pieds. Je choisis la voie de droite, plutôt bien raide et je me tiens au milieu, je n'aime pas raser les murs.


Ce sera à droite

Je "souque" ferme, sous un vent violent
Les dents ont du mal à se planter
Quand je me retourne la déclivité est impressionnante, petit pincement au coeur, mais je repars. Dans les endroits difficiles, moins on se retourne et on s'arrête, mieux on se porte. Je fais des pauses photo, tandis que le vent souffle de plus en plus fort et que le froid me pénètre; mon kway claque au vent dans un vacarme de voile et la pente est à son maximum (plus de 55°) , j'ai le nez dans la neige ou presque.

Vers l'aval, je viens du fond de cette neige

Vers l'amont

Une idée de la pente

Vers la sortie

J'ai peur que l' APN dévale
Pendant les photos, prudence !
Je ne suis plus assurée

 Puis je sens qu'elle s'adoucit et la sortie est proche.
Tellement raide qu'on ne voit pas le fond
Mais la sortie, ici, est douce
 10 h 20, 2339 m, 25 mn pour les 180 m de grimpe en neige, quel bonheur et quel paysage ! J'ai du mal à tenir debout sous ce vent, je me campe entre des rochers pour quelques photos . L'appel d'air du couloir est magistral, je ne ferai pas long feu. Me voilà sur l'altiplano, cet immense plateau que j'aime tant et que j'ai tant parcouru en 2017. L'hiver ce doit être une Sibérie ici!

La sortie et mon abri précaire

Le Carlit

Oreilla


Evol et son château


Côté Canigou

Objectif le Cim de Pomarola, 2456 m: sur ce plateau couvert de gispet roux et de névés, gisent des rochers de quartz laiteux, d'un blanc immaculé. Je grimpe quelques cordons déchiquetés, en prenant garde aux rafales violentes, c'est agréable au toucher, un rocher brillant et relativement lisse sous les doigts.

Visage de l'altiplano cerné de montagnes

Altitude 2430 en quartz laiteux et bien ventée

La "Toundra" et le Gra de Fajol pyramidal

Petites arêtes de quartz : un régal

Le "sommet", petit dôme arrondi à 300 m de là est en granit, de gros blocs que j'escalade aussi : 2456 m, point culminant du jour et panorama imprenable entre deux pays, France et Espagne.
Je ne m'attarde pas, bien que je me promène (mais il faut bouger impérativement) le vent est incisif et je suis peu vêtue; je garde les gants, preuve s'il en est du froid ! On est loin du 1er janvier à 2700 m en T shirt !

Le Cim de la Pomarola, 2456 m, granite
Pause !!
Je choisis ma route sur ce vaste plateau nu et semé de blocs livides. C'est clair je ne reviendrai pas par ce sentier (mais je le referai un jour, il m'a passionnée), une boucle est plus intéressante. C'est le froid qui me fait choisir le Ressec et non l'Alemany, trop éloigné. Battue des vents, gelée malgré un superbe soleil, je file bon train vers le bas, soit de vastes cuvettes, réceptacles hydrologiques. Des dizaines de ruisseaux, glacés, convergent vers le Rec de Campmagre (le champ maigre). Je fais une halte dans un amas de quartz, j'ai très faim, il n'est que 11 h 40. Une marmotte invisible me siffle un strident "Bon appétit" et mon abri précaire me réconforte un peu. Je me suis rarement sentie aussi bien que ce jour ! Je profite de ce désert, qui m'avait tant conquise voilà 2 ans.



Qui es tu ?



A présent je file bon train vers le ruisseau, et, dans le granite retrouvé, je fais une singulière rencontre. Quel est ce message ? Creusé par des humains ? Nul ne le saura jamais....


L'altiplano , son jardin...

Et ses vallées (un de mes projets)





Chemins d'eau et de glace : 


Evidemment je suis hors sentier mais le paysage découvert me permet de me faufiler où je veux ; le ruisseau riche de la fonte des neiges va de cascade en cascade...oh la baignade ici un jour d'été...mais sans eau ?





D'herbe et de glace

Rec de Campmagre

Je franchis le ruisseau puis son acolyte le Rec de Callau, qui vient du vallon voisin, faut franchir avant qu'il n'y ait trop d'eau.
Glacé ! Le Rec de Callau
 Ces petits cirques qui bordent l'altiplano sont de véritables réservoirs; il y a des petits ruisseaux (et des sources) partout.

 Me voici à présent in Terra Cognita, la vallée du Ressec, je sais le chemin, ma mémoire en connait les détails, je n'ai plus qu'à me laisser porter, tout est tracé, cairné, sans surprise sinon les premières marmottes dodues, des os blanchis...et mes pied et jambe (très) douloureux. 5 km sont devant moi...à ce prix.

L'été commence avec elle : Dame Marmotte


Sans surprise(s) disais-je ?  Oh que non...
Me voici à l'aplomb d'un confluent, le Rec de Callau et celui de Forquets; ils mugissent tout en bas, à mes pieds, la falaise a été rongée et arrachée et je ne réalise pas de suite que je suis debout ...sur le vide, le sol est creusé sous mes pieds. J'en aurais été quitte pour un sérieux vol plané.


Ici naît le Ressec, issu du Callau + Le Forquets. Un gros éboulis, je suis en surplomb sans le savoir


Lorsque j'arrive au niveau du Forquets, (1957 m), agité et pressé d'épouser le Callau, (d'où naît le Ressec) la passerelle est détruite, reste à traverser ce torrent impétueux et glacé, c'est chose vite faite, un vrai congélateur. Je soigne ainsi mes douleurs. Les pins consentent à exhaler leur parfum et, mêlé aux premiers genêts purgatifs, c'est le parfum délicieux de la montagne qui émerge du sommeil d'hiver.  Instant de grâce.





Je continue ma route, l'arrêt à l'Orri de Cap de Roc (1954 m) est de rigueur; cet orri perché en haut d'un à pic, est magnifique. Il est adossé à une belle prairie et plonge direct sur la vallée du Ressec. Vertigineuse

Orri de Cap de rocs, extérieur et vue prise de l'intérieur

L'orri donne sur ce panorama (Le Ressec)

De là, le chemin descend en forêt, long, régulier, plaisant, mugissant du bruit du torrent qui arrive à moi depuis tout en bas et de la rumeur sourde des pins tout en haut, musique orchestrée par le vent violent, oui même celle du torrent !
Soudain, dans ce vacarme endiablé, se fait jour une idée lancinante : et si la passerelle avait été emportée ? Mais non, pas possible, enfin! Le doute grandit, d'autant que d'en haut, je ne la vois pas. D'en bas non plus ...elle gît en pièces détachées dans le torrent...Et bien il ne me reste plus qu'à...c'est profond (mi cuisses), gelé, ça fait mal, mais ça passe. Le Ressec porte mal son nom !



Oh la belle eau ! Oh quel congelo !

Dernière "ligne droite" 1.5 km et j'aurai bouclé mon périple solitaire et sportif. En douceur, en douleurs.
Mais quel spectacle quand au détour du sentier, Mantet apparaît d'un coup, sage et doré, au soleil. Un si joli village au bout du bout du monde...


Mantet (ou Mentet)


En Chiffres :
Distance: 14.8 km
Dénivelé positif cumulé : 1002 m
Temps de marche...j'ai pris le temps de savourer et musarder...je me suis absentée 9 heures (7 h 30 de marche ?)


A bientôt ...à Mantet...il me reste une vallée, celle du Queret, sauvage et déserte.

Vallée de l' Allemany


ADDITIF : tout est né de cette vue prise de Sansa, avec un peu plus de neige évidemment


Ce que je voyais depuis mon camion, à Sansa, 26 avril




11 commentaires:

  1. je serais donc la première fidèle à commenter ce délicieux périple que je ne serais capable de faire, par manque de matériel certes mais surtout par peur qu'une plaque de glace ne se décroche, quelle satisfaction ce doit être d'arriver au sommet surtout après ces km en forêt qui, en ce qui nous concernent, paraissent interminables et par manque de diversité, nous plongent dans nos pensées au risque de nous égarer, toi tu es restée concentrée sur ton objectif, bravo. Tes photos sont magnifiques, Mantet je ne connais pas encore, un jour... Merci, ce récit magnifiquement conté, me fait de nouveau voyager Chris.

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    1. Il faudra un jour que je vous emmène quelque part dans ces lieux secrets..on commencera par l'été ? C'est à portée de mains...eh en été ..de pieds..Bises

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  2. Wouah! Que c’est beau et bien écrit ! Tes photos glacées sont magnifiques, même ici tu as découvert un cœur, tu les collectionnes. Nous n’avons jamais randonné à Mantet, il faudra y penser car nous adorons les endroits perdus, les bouts du monde ou on ne rencontre personne. L’eau glacée a du soigner tes pieds... j’aurais adoré. Belle performance Amédine tu as égayé cette journée tristounette avec un si beau récit. Bises.

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    1. Justement je me demandais ce jour là si vous connaissiez...Ludo me dit que je deviens la spécialiste de Mantet..hihi; celle du Carlit aussi. En tout cas c'est sûr cela vous plairait; c'est paraît il le seul lieu des Pyrénées où l'on trouve un altiplano semblable à la Cordillère des Andes. J'ai été immédiatement conquise en 2017. L'eau? évidemment j'ai pensé à toi Josy ! Pour les raisons qui sont les nôtres sauf que je me déchausse. Bisous

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  4. Estupendo !!! Quel beau récit, et quelle belle découverte. Qui d'autre que toi aurai-eu la curiosité d'aller dans un coin pareil dénicher un beau couloir ? Car couloir il y a !
    Une petite inversion de chiffres sur le titre à propos de l'altitude : 2456 m.

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    1. Qui d'autre ? Un certain Ludo si le couloir avait été plus haut...enfin...voyons...

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  5. belle idée d'avoir imaginer cette magnifique balade + escalade! depuis Sansa ,les cabanes de Pomarole auraient-elles disparu ... photos SUPERBES et toujours cette écriture perso attachante
    Jean Pallares

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    1. Jean, merci de votre visite. Les cabanes de Pomarola à mon avis je n'ai pas su les voir, mais je me renseignerai puisque je retournerai dans cette étonnante et sauvage vallée. Je rajoute en fin de blog la photo prises de Sansa, j'ai omis de la mettre et c'est d'elle que ce périple est né. Merci pour l'écriture...

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    2. ha ! oui ! avec la photo ... il fallait oser !

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    3. Avec autant de neige peut être n'aurais je pas osé...

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