vendredi 14 novembre 2025

Octobre bleu : île d' Oléron, épisode 4, entre écluses et estran

Balade sur l'estran

 Posée à ras des flots, entre mer et ciel, l'île étale ses 30 km de long comme une étrave dans l'océan. Une île tranquille, où je passai trois jours, sans imaginer qu'autre chose qu'une classique tempête bousculerait dramatiquement le calme des lieux. L'horreur vient du geste, l'horreur provient du contraste.



Je me souviens de sa voisine, l'île de Ré, resplendissante sous ses roses trémières et l'éclatante jeunesse de mes 40 ans. Oléron est plus discrète, battue des vents et des flots, classique sur une île, mais je ne la verrai que sous le calme plat.

Le premier contact avec l'île me conduit sur l'ancien accès, d'avant le viaduc, semi ruiné, fréquenté par les pêcheurs. Un bac assurait la jonction entre la vie côté île et celle côté terre. L'heure est belle car le jour décline et le soleil dore tout ce qu'il caresse. Il repeint les ruines.

Entre l'ancien et le nouvea

Ruine de l'ancien accès











Pendant deux jours je vais parcourir l'île; difficile de s'approcher de la mer avec un camping car, voire un fourgon, la limite est à 2 m de hauteur. Donc c'est en mode pédestre pour moi; l'île est par contre richement dotée de pistes cyclables. 

Je ne vais pas raconter l'île, j'en ai retenu les couleurs, les lumières, les odeurs et tout ce que l'océan, le va et vient des marées offre à la méditerranéenne que je suis, de dépaysement, de féérie, d'enchantement.





Je ne raconterai pas les cabanes des villages ostréicoles, en bois, colorées, alignées ou dispersées, bordées de chenaux  où l'eau va et vient, mirant le ciel, couvrant la vase, dévoilant le noir et se rhabillant de bleu ou de gris, selon l'humeur du temps.

Le va et vient de la mer habille de noir les chenaux


Cabanes ostréicoles

Cabane ostréicole














Et les cabines de bain sorties de l'oubli en une sorte de musée pimpant et amusant; l'imaginaire s'y débride et la fantaisie aussi, où a t'on vu des cabines alignées sur  trois rangées ? 


Cabines de bain




Beaucoup sont décorées














Je croiserai des villages bas et blancs comme des andalous, posés sur la moquette verte des prés salés, veillant sur les marais comme des matous endormis, saluant les rangées de vigne qui osent l'automne à peine teinté. Où les clochers sont le seul relief.

Un clocher, un amer autrefois
Nina regarde les vignes



Village d'Oléron

Je traverserai des bois épais qui suggèrent la France profonde plus que celle détachée du continent, des forêts qui font oublier l'océan qui bat la semelle tout près.

La semelle c'est l'estran, mot que j'apprends, paysage que j'apprends aussi. Un grand plateau marin semé d'ornières, celles du sable en stries, celles de la roche en cuvettes, yeux liquides où frétille la vie, où nagent des bulles d'eau et se reposent les algues.


La semelle de l'estran


Coup de coeur pour l'île


Couleurs et mouvements






L'estran où je m'aventure, loin, en suivant les traces des véhicules devenus marins, un tracteur, souvent.


Chemin ostréicole


L'estran , paysage plat, captivant et inquiétant à la fois.

Balade infinie



Balade sur une écluse de l'estran
Ecluse démolie


Montée des eaux

Oléron c'est une profusion de sensations, c'est le parfum de l'océan et le goût salé et iodé de ses fruits que je récolte sur l'estran, en surveillant d'un oeil inquiet la mer qui monte, trop vite pour la méditerranéenne dépaysée. Alors que les gens récoltent encore, je fuis, gavée de fruits de mer sauvagement pêchés. J'ai oublié le couteau, je tranche les huîtres d'un coup sec et précis avec un caillou. Et je récolte à pleins doigts. Le vin blanc viendra plus tard.


Les huîtres de l'estran


Dégustation 

Oléron me ramène toujours en bord d'eau : les falaises basses qui se défont en pondant de gros oeufs blancs richement décorés. Les oeufs de Pâques au jardin de la mer. Toute l'année.


Falaises d'Oléron



La falaise pond ses oeufs






Oléron c'est un très vieux et immobile paysage pour mon regard tout neuf. Trop tard pour voir Oléron depuis son sommet : le phare de Chassiron. A bourlinguer sur l'estran, j'ai oublié le temps.

Phare de Chassiron

Mais Oléron a une particularité que découvre ma curiosité aiguisée : les écluses. Des écluses sans canaux, sans chenaux. Et pour cause, les écluses sont dans l'eau, voire sous l'eau!

Oléron comptait 237 écluses au milieu de 19 eme siècle. Il en reste 17, sauvegardées, par une association qui souhaite leur classement en Monument Historique. Leur origine remonte à la Préhistoire, mais vraiment ancrée au Moyen Age et a failli connaître l'extermination au 20 eme siècle.

Mais que sont donc ces écluses marines ? 



C'est une construction en arc de cercle, allant jusqu'à 700m de long, en pierres sèches sans ciment, un mur de près de 2 m de haut, posé sur le sol de l'estran, vite cimenté par les coquillages qui colonisent les rocs. Le rôle des écluses ? Réserve de poisson, mais aussi brise lames, atténuant l'érosion marine. Un modèle d'organisation.


L'écluse vue d'en haut

Marcher sur l'écluse


Ce mur est percé de portes nommées "bouchots" munies d'une grille. L'eau pénètre avec la marée et, quand la mer se retire, le poisson reste prisonnier. Il ne reste plus qu'à récolter. Enfin, autrefois car cette pêche est interdite depuis des lustres.



Le bouchot



Le bouchot qui laisse passer l'eau mais non le poisson


Intérieur de l'écluse



L'écluse, son mur d'enceinte cimenté de coquillages

La construction dans la partie intérieure est assez complexe pour favoriser la prise de poisson. 

Dernier détail, une perche de 3 m de haut signale, à marée haute, la présence de l'écluse, afin de prévenir les bateaux.

J'avoue que ce fut une vraie découverte. Que j'ai parcourue en exercice équilibriste sur le mur, en franchissant en sautant ou désescaladant les bouchots...sans savoir que pareil exercice est interdit.


Marée montante : l'écluse



Marée presque haute, l'écluse


Car Oléron est l'île  des Interdits. Mais c'est une autre histoire, celle d'une trop grande invasion estivale qui a conduit à des mesures drastiques.

Le temps change, la tempête est prévue, la mer devient grise et mousseuse, agitée pour le plaisir des petits oiseaux qui cherchent je ne sais quoi mais surtout à garder les pieds au sec ! 


Quand la mer s'habille de gris et de houle

J'ai ouvert mon regard sur le soleil dorant l'île, je le referme sur la grisaille, le bleu qui vire au vert, les averses, pardon, les grains qui cinglent, vont et viennent comme la mer, je conclus avec les murailles griffées Vauban de Le Château d' Oléron, premier village de l'île, dernier regard. Mes vacances continuent sur le continent, elles seront bien arrosées, de pluie, s'entend. La tempête attend sagement que j'aie regagné la maison.

Fortifications sur océan


Rue du Château d' Oléron








samedi 1 novembre 2025

Octobre bleu : un estuaire nommé Gironde. Episode 3

 Nommé Gironde, l'estuaire est le sang mêlé de la Garonne et de la Dordogne, elles mêmes recevant Lot, Tarn et Aveyron, donc vraiment du sang bleu fluvial mêlé au sang bleu de la mer, eau salée et eau douce, un curieux mariage avec plein de Demoiselles et Garçons d' Honneur, que je m'apprête à rencontrer,  en cet éternel mariage. Un mariage terre / mer.

Les carrelets de l'estuaire

La Garonne et la Dordogne ne se rencontrent pas, elles déposent leurs eaux de part et d'autre du Bec d' Ambès devenu zone industrielle et portuaire.



Un estuaire c'est une vie autrement, ouvrant sur la vie de la mer. Nous avons ici le plus vaste estuaire d' Europe  dont la richesse patrimoniale, historique, géologique, économique et j'en passe, est sans fond; l'histoire de sa navigation remonte à l'âge du bronze. Wikipédia est une mine d'or  !

De l'estuaire je ne gardais qu'une mémoire vive de 2008, avec des couleurs et des cabanes de pêcheurs suspendues sur les flots. Ma curiosité fait le reste.

J'aurais pu traverser en bac à la Pointe de Graves, pour Royan, éviter près de 200 km de route, voguer sur les flots bleus en camping car, mais j'eus ôté une grande partie du sel du voyage!

Pas question ! alors si vous me suivez, et bien c'est parti pour le tour de l'estuaire. Déjà j'aime ce nom,  Gironde. Bon une personne gironde est bien en chair et harmonieuse. Chair...ici on peut sans doute écrire cher, on est en France....et puis, plus on remonte l'estuaire, plus c'est cher! 

Non, plus banalement ce serait une déformation de Garonne... cette hypothèse est très ancienne. Mais l'harmonie est du voyage.

Rive gauche, c'est un monde particulier; si je résume, ce sont prairies gagnées sur les eaux (prés salés) par le biais de l'inévitable digue des Hollandais, 17 eme, puis les prestigieux vignobles, je n'en dirai pas plus, c'est ici : et c'est très cher.

Les crus de l'estuaire


Les terres

Ceci dit, je quitte la route principale et je me rapproche de l'estuaire. La vie étant faite de coups de tête ou de coups de coeur, ce sera là !



Et c'est le Phare de Richard, enfin son entourage, qui va m'héberger. Marée basse, marée haute, la vie va et vient. Je suis sur- veillée par le phare, bercée par la marée. Mais surtout je suis là pour les carrelets. Le carrelet est un filet de forme carrée, mais aussi un poisson. Dès la fin du 17 eme cette pêche est mentionnée. C'est alors que se construisent des cabanes sur pilotis, les unes à côté des autres, sur les rives de l'estuaire et même au delà sur la côte Atlantique, voire ailleurs (Rhône, Saône, Europe centrale ou de l'est)

Le Phare de Richard


Le phare de Richard, le camion de Lison et les carrelets des pêcheurs


Excellent article ici (clic)

Je marche sur la digue, je discute avec un pêcheur, je gardais des images de carrelets colorés par le couchant il y a 17 ans, je les retrouve intactes, flamboyant au couchant et cette fois, en prime j'aurai les feux du levant.




Tapis de sol


Sur pilotis
Le filet ou carrelet





 
Ici le bleu de l'océan est mâtiné de couleurs moins éclatantes, c'est un peu de la couleur terre qui se mêle à la couleur eau, il y a du marron dans l'eau. 

Au soleil couchant




Dans l'oeil de la porte




Et au soleil levant

La marée est basse, je me promène sous les pilotis, sur le sol glissant de l'estuaire, sale, encombré de coquillages, vaseux, mais les reflets bleu pâle du ciel forment comme un joli dallage. Je l'ai eue ma moisson de carrelets !


L'estuaire c'est aussi le pays des grands crus, de part et d'autre et là, le bleu d'octobre se teinte de mille couleurs chaudes. Des vendanges ont encore lieu mais je ne m'approche pas de ces somptueux châteaux, faut garder sa place de "prolo" !






Vendanges en châteaux


Bordeaux franchi, les fleuves enjambés, je remonte la rive droite bien différente : point de digues ici, mais de vastes marais où se logent des ports, petits ou grands, un paysage très aquatique . 

Pont d' Aquitaine (1961-1967) 679 m, 53 m
au dessus de la Garonne

Un paysage différent, des sites assez remarquables.

Blaye :fortifications

Un château viticole



Secteur Port des Callonges, marais

Activité maritime sur l'estuaire



Activité agricole sur la rive droite

Activité de pêche : les carrelets rive droite

La rive se relève ensuite en collines où de minuscules routes m'offrent autant de balcons pour contempler : symphonie de couleurs, sols calcaires quasi pâles, gras herbages, parfum des labours, vignes sagement alignées, colorées, je roule dans une palette de peintre,  me faufilant entre les taches de peinture, m'abreuvant de lumières et d'ombres, oui une palette géante où mon camion et son équipage jouent les pinceaux à la rencontre des couleurs. Moment magique avec les feux du soleil qui va bientôt se suspendre aux arbres de la rive en face.



Vraiment étroite

Point de vue d'exception

Vu d'en bas, je ne sais pas ce qu'ils pêchent dans ces bulles bleues



En haut des collines, soir qui tombe sur les sols calcaires


Tout à côté le soir tombe sur les vignes



Du haut des collines soir qui tombe sur l'estuaire

Il faut dire que ce voyage au fil de l'eau bénéficie d'un temps exceptionnel. L'île d' Oléron est encore loin, avec mon allure de caboteur, mais tel était le but du voyage non ? 

Mortagne sur Gironde

Plus au nord, un jour plus tard, vers l'extrémité de l'estuaire, je vais à la rencontre des blanches falaises calcaires, creusées d'alvéoles autrefois pour extraire la pierre de construction, puis transformées en modestes habitats troglodytes, avant que devenir passionnant musée. Mais aussi habitations modernes semble t'il. Un coin de Méditerranée posé ici avec sa blancheur et sa lumière crue, son bleu violent et son blanc éblouissant qui font oublier les verts qui essaient en vain de s'imposer. Une parenthèse enchantée, à peine plus haut que l'altitude zéro. Nous sommes à Meschers sur Gironde. Après une halte à Talmont.


La falaise de Talmont

De l'autre côté de la falaise


Eglise Ste Radegonde, Talmont



Une des rues de ce village d'exception, Talmont


Village troglodyte de Matata, Meschers sur Gironde



Meschers sur Gironde, le site troglodyte



Même site

Autrefois





Le site de Matata, tout de bleu et de vert vêtu

Ainsi, tel un caboteur des mers, je vais arriver, dans l'or d'un nouveau soir qui tombe sur les marais et les canaux, au long et élégant viaduc de l'île d' Oléron, dans près de 3 km je vais toucher au port et découvrir une des spécialités de l'île : les interdits.


Le viaduc d' Oléron, 2,862 km (1964 / 1966)


L'ancien (avec passage en bac) et le moderne

Mais pas que des interdits....des trésors sur cette île.

                                                                                          A suivre.....



Dans mon prochain et dernier article, l'île d'Oléron, ses côtes, ses beautés, ses écluses sans canaux, une particularité remarquable. Et les derniers bleus.