lundi 9 mai 2016

Carança d'autrefois (fin) : les troupeaux et le charbon

C'était le jour de l'Ascension, quoi de plus normal qu'aller grimper 1000 m de dénivelé à la recherche du temps passé. Ce ne fut pas du temps perdu. Le but de la balade était "El cami ramader" (le chemin des troupeaux) de Campilles. Campilles est le nom d'une forêt dominant les gorges de la Carança de 900 m environ. Campilles signifierait "capilles" soit rochers en forme de chapeau.





Tout commence par la porte étroite de la Carança, si étroite que nos ancêtres ont du la percer dans la falaise pour construire un passage au sec, il y a ....des siècles assurément.


Car le chemin commence là, partant du village médiéval ruiné de Tresvalls (voir article précédent).
De Tresvalls à Campilles et plus loin au refuge de la Carança : 13 km.








Quand on regarde les cartes postales du début du XX e Siècle, ce chemin a changé : la crue de 1940 a du le détruire et il a été reconstruit, plus étroit, ce que montre le passage sous le tunnel plus large.
Et une assise du chemin aujourd'hui disparue (murs)

Je sais le chemin long donc je ne sais où nous arriverons, Dominique et moi. Mais nous partons et dès le départ je suis attentive et je cherche des traces du passé.





Dominique sera un aide précieux, rien ou presque n'échappe à son regard de citadin qui découvre un autre monde.
Le début de ce chemin est usé par le temps et le pas des randonneurs : c'est celui des gorges.Un gros éboulis le barre, jamais déblayé.
Nous arrivons à la passerelle qui a du être également emportée par "l'aiguat" de 1940.





Ce chemin va présenter des ouvrages d'art tout au long de son parcours : murs de soutènement,



Accompagnement de l'eau en virage
aménagement des virages pour conduire l'eau, pavage occasionnel au sol mais surtout, construit bien souvent en surplomb, le rebord donnant sur le vide est dallé de grosses pierres plates protégeant et terminant le mur et calant ainsi parfaitement l'assise du chemin. Faut il préciser que TOUTES les constructions sont en pierre sèche ?








La nouveauté commence à l'embranchement de Campilles : ce sont 14 virages en épingle qui nous attendent, cernés de murs, reptiliens dans cette forêt. On dirait un gros boa en train de siester. Ce chemin a été construit dans une pente abrupte comme d'autres aux environs (j'ai en projet l'un d'eux, 55 épingles) et de plus , au vu de la pente, de la morphologie du sol et des épisodes pluvieux violents sous nos cieux. Les anciens se sons attelés à une tâche titanesque!

On passe ainsi de l'altitude 1000 à 1380, la partie la plus spectaculaire. En levant les yeux on voit entre les troncs les empilements de murs dont pas une pierre ne dépasse l'autre et dont le moindre espace entre elles est comblé, ainsi rien n'a bougé. Même les mastodontes qui se sont abattus depuis ont fait de minimes dégâts !

Le chemin affiche une forte pente

Virage en épingle: ils sont particulièrement soignés

Au bord du vide

 Pas une pierre ne dépasse dans ces fabuleux murs qui ont défié les siècles.






le rocher a chuté , encombrant le virage mais sans casser le mur derrière


Mur de soutènement en amont du chemin
Assez souvent des murs suivent également le chemin des 2 côtés : le terrain disais-je est fragile et sujet aux éboulements et autres glissements de terrain.

J'imagine, en marchant, cette longue et lente transhumance de milliers de moutons, au pas lent, cette marée de bêtes, gens et bêlements, les chiens, les mulets ou ânes bâtés portant l'indispensable pour la vie humaine en estive.

Ces troupeaux, au moyen âge,  appartenaient aux abbayes (cf article précédent) de la moyenne montagne mais aussi de la plaine car l'été, les troupeaux ne pouvaient paître en plaine à cause des cultures, alors tout le monde prenait le chemin de la montagne. Et chemin à l'envers, vers la plaine, en hiver.

Aujourd'hui, bien qu'intact, recouvert de terre, de petits cailloux, de feuilles, il rend la marche très malaisée.
J'aimerais déblayer un petit espace pour voir le sol originel.

Je m'interroge aussi , sans aucun élément et je n'en trouverai pas davantage chez mon ami "Google",sur l'âge de ce chemin. Quelques chênes multicentenaires, impressionnants le bordent.
Cependant ces chemins sont vraiment mentionnés dans les textes au 12 ème siècle.

Nous cheminons dans la hêtraie émaillée de chênes lorsque mon regard est attiré par un monceau de ferraille gisant en contrebas. Je désescalade le mur et je vais fouiner dans ces ruines métalliques : surprise, je n'ai jamais vu ça mais je comprends vite !
Ce sont des fours charbonniers en métal!
Constitués de plusieurs parties, ils sont sur le même principe que la meule charbonnière : ils reposent sur le sol, sont faits d'un corps , d'un couvercle et d'une cheminée. Ce procédé vit le jour en 1875.

Le corps et le couvercle percé pour le tuyau de cheminée


Morceaux de charbon de bois

Auparavant, c'était la meule charbonnière dont voici le principe:

Four "moderne" et meule charbonnière recouverte d'argile.(images web)
Il serait long d'expliquer le procédé, pourtant très simple : toutes nos montagnes du 66 pratiquaient l'industrie du charbon de bois, ce qui engendra une sévère déforestation, afin de pourvoir en combustible les forges catalanes qui extrayaient du minerai de fer le métal. Notre massif du Canigou est une montagne de fer !

Thues, le village de la Carança avait sa forge : une forge très réputée. Donc tout notre parcours résonnait jadis du vacarme des troupeaux et aussi de celui des charbonniers et du charroi de ce charbon vers l'aval. peut être pas à la même époque...Dans le silence et les chants d'oiseaux, nous cherchons des yeux les charbonnières et nous les trouvons, rien qu'à la couleur noire du sentier ! De petits murs soutiennent des plate formes de 7 à 8 m de diamètre...Pour en savoir plus, cet excellent article d' Alain Taurinya (clic).
Nous sommes fiers de notre trouvaille, Domi remarque même que ces charbonnières sont souvent près de grands amas de rochers, peut être pour se protéger de la tramontane !

Ainsi, de trouvailles en stupéfaction nous arrivons à la côte 1380, en crête. le paysage sur les gorges s'ouvre et nous quittons la pente ardue dans laquelle nous avons cheminé. (ci dessous)


Le chemin va alors s'assagir et suivre un cours paisible en forêt de conifères, sans grande prise de dénivelé soudain. Ce qui exclut aussi les ouvrages d'art. Jusqu'à la rencontre du granit où un passage construit de toutes pièces (il semblerait qu'il y eut encore l'échafaudage en bois inclus dans le mur), montre une structure différente liée à la roche : mur en pierre taillée. De très belle facture.







Nous voici au refuge récemment restauré de Dona-Pa : un repas de midi bien mérité, un regard sur un paysage somptueux, vrai livre de géographie : le Carlit, le Madres, Mont Louis, le Pont Gisclard et j'en passe..L'air fleure bon le conifère, c'est l'éveil de la montagne.
Massif du Carlit
Dona Pa
et son belvédère 


A la reprise du chemin, à nouveau construit sur une pente abrupte, nous rencontrons de nouveaux indices dans le "cami ramader".
Une cabane de berger ruinée, un passage taillé dans la falaise rocheuse et nous débouchons sur une "jasse" où déjeunent nos deux humains du jour Raymond et Noëlle qui nous appellent; tant mieux, on eut peut être loupé ce qui semble être une étape nocturne de la transhumance : un vaste enclos en ruine dans la clairière et, inclus dans ce parc cerné de murs, un abri de berger.

Le passage taillé dans le rocher

Randonneurs dans "la bergerie"

Ruines de la bergerie ou du moins de l'enclos.
Sans doute l'étape au bout du 1er jour de transhumance à la Carança.
Dominique commence à se lasser , moi je continuerais jusqu'à la fin. ma curiosité insatiable est un moteur. Nous allons donc nous arrêter mais mon intuition me fait poursuivre encore un peu et, comme pour les pièces d'un puzzle, de retour à la maison , tout va s'agencer, grâce à mes recherches. Nous voici à Campilles. Altitude 1730 m


Recto

Verso, on a utilisé le rocher


 Campilles, sous notre regard se présente comme un lieu rocheux, une immense clairière à flanc de pente, une pente ardue, quelques "orris" (cabanes de bergers),

Autre "orri"

des murs de soutènement partout jusqu'à la barrière rocheuse, dont l'utilité nous paraît surprenante : terrasses de cultures ? Pourtant, pour une estive...

Le chemin , à Campilles



Murs de soutènement de parcelles

Et puis ce bâtiment en ruine, construit accolé à des rochers, sur une pente raide mais aménagée par l'homme juste pour construire cette "maison" , à l'abri,  et profitant de la configuration du roc... pour une estive, cette construction sophistiquée avec de vastes et lourdes pierres taillées ?




Terrasse construite en pente  raide



(Ces deux photos montent comment une terrasse a été aménagée dans la pente vertigineuse...imaginons un instant la difficulté !!... sur laquelle a été édifiée une bâtisse sophistiquée  avec une structure de pierre bien élaborée..et solide !

Je ne comprenais pas pourquoi le "cami ramader" débutait juste avant  Campilles, sur la carte. Et non au départ.

Questions sans réponse pour un lieu qui semble ne pas vraiment s'apparenter à une estive. Un ruisseau, el Riu Roig (rouge) coule à proximité (c'est celui du petit pont de pierre), né d'une source que je vais aller voir .





Le torrent Roig








Rocher de Calme Doux, vrai belvédère 1716 m





Notre chemin s'arrête là , il manquerait encore quelques km pour arriver aux estives de la Carança. Je me promets de faire la boucle en solo, cet été; 23 km. Du haut de notre nid d' Aigle on entend mugir la Carnça dans ses gorges, 500 m plus bas...



Les gorges , tout au fond et les crêtes en face (Roc de Cimbells ? 2284 m )

Et pourtant, au retour, un chemin de questions qui vont avoir réponse :

Ainsi ce Campilles, à l'orée de la forêt, ne fut pas une simple estive mais un hameau de Thuès, où vivaient plusieurs familles (d'où les ruines, les murettes), ruiné aux 12 eme ou 13 eme siècle . On ne nous dit pas pourquoi. Quant au chemin "ramader", s'il commence si loin sur les cartes, c'est   que précédemment, depuis les gorges, il est classé "voie communale N°2" de Thuès !



 Dénivelé : près de 1000 m
 Distance: 16.4 km













21 commentaires:

  1. Superbe ode au travail des anciens et à un savoir faire pratiquement perdu. Je confirme que c'est bien le Roc des Cimbells et un peu plus à gauche le Roc des Trépassats

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    1. Merci pour la précision. J'aime beaucoup faire parler les lieux en montagne ou ailleurs. En plus de la marche qui est on moteur (en réparation pour l'heure..)

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  2. Admirable. Bravo Amedine. On aimerait pouvoir t'accompagner mais ce ne doit pas être aisé....

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    1. Guy, c'est pas dit que tu ne puisses pas m'accompagner; c'est long mais pas épuisant. Si un jour toi ou toi et un groupe ça vous tente, je vous accompagne!

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  3. h.gironella@yahoo.fr9 mai 2016 à 14:33

    Belle promenade et instructive surtout. Merci Amédine

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    1. Huguette il y en a des choses à voir dans notre pays...et tout ce que je ne sais pas...

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  4. Amédine encore une Belle Ascension Merci de Nous La faire partager ! Ce matin il m est revenu le terme de " Jas " en faisant Le lit Je n Y avait pas pensé depuis des décennies Ma Mère Adorée Le disait quand Je L ai lu dans Votre Conte Je n ai pu m empêcher de penser qu il n Y a pas de hasard ! Calinous aux Minous Bisous à Vous A Bientôt :)

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    1. Claudie, j'emploie souvent ce mot à propos de mon lit quand il y a nombre de chats dessus : "sembla un jas !". je ne sais si jas et jasse sont une seule et même chose. Une jasse est un lieu de pacage des troupeaux (j'ai une vigne nommée camp de la jasse) .Un jas est peut être le lieu où couche un sanglier...à vérifier. Bisous de mes minous dans "el jass" et de moi.

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    2. http://www.etymologie-occitane.fr/2011/06/jas/
      ce lien explique ce que sont jas et jasse qui sont souvent indifférenciés et signifient litière ou bergerie. Voilà chère Claudie

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    3. Merci Amédine Ce soir on appréciera Notre Jass en compagnie de Nos " Gatous " avec Le temps qu on a :) Bons Poutous :)

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  5. J'ai vraiment eu l'impression de refaire "La Carança" en lisant ton billet si bien documenté ! Quel régal de te suivre. Bises.

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    1. merci chère voisine (presque) . refaire donc tu l'as déjà faite ? ou par mon parcours que tu as suivi..A bientôt pour d'autres sites quand je pourrai marcher(mon dos est en panne). bises

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  6. Encore une belle histoire d'hommes et de transhumances ... et quel beau parcours ...Merci beaucoup pour ce récit précis, je ne connais pas beaucoup la région ...bises et caresses aux Gatinous ...

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    1. Les gatinous te le rendent, certains avec des perles de pluie sur le pelage sauf Icare qui a enfin compris les délices d'un lit. allez quand le temps sera beau je t'emmènerai en balade...virtuelle.

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  7. Bonsoir ... Merci pour cette magnifique balade en ta compagnie ... un vrai bonheur !!!
    Douce semaine, Bisous, Caresses à tes Félins

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    1. merci pour ta visite en ma compagnie, je t'en prépare une autre tu penses bien; là j'ai mon dos en réparation...MDR. alors j'ai feignassé au lit tout le jour: que ça fait du bien avec tous ces félins ; immobilité garantie...c'est bon quand on a une bonne posture. Bisous

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  8. Merci pour cette jolie balade que j'aurais aimé faire avec toi. J'aime toutes ces pierres, ces rochers. Et merci pour toutes ces explications si intéressantes.
    Bonne soirée, Amédine. Gros bisous.

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    1. une balade facile et agréable dans ce printemps naissant en couleurs et parfums de moyenne montagne. Bisous

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  9. Bonjour Lison, c'est vrai que je n'ai pas fait de commentaire, ça serait trop long. Chaque pierre du chemin a une histoire... que deviendront nos immeubles, nos routes, nos ponts dans 1.000 ans ?
    J'aime ce genre d'histoire...

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    1. nos immeubles etc....? Un indescriptible fouillis sans âme

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  10. Je me suis régalée ! Et j'ai revécu mon parcours fait en sens inverse il y a quelques années. Ce sentier est très long mais magnifique, les constructions en pierres sèches sont remarquables. Merci pour l'historique.

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