dimanche 11 janvier 2015

Montagne : Le couloir du Bonheur



Ou initiation à l'alpinisme.

C'est l'histoire d'un improbable projet né en secret voilà un an et, patiemment, silencieusement et méthodiquement préparé pour le rendre envisageable, probable, réalisable et...réalisé.
C'est l'histoire d'une fascination que mon âge reléguait au rang d'utopie mais qui fut si forte que c'est mon âge qui fut relégué aux oubliettes.
C'est surtout l'histoire de belles rencontres humaines et minérales.

Pedraforca

Couloir de la Sierra au printemps


Je ne raconterai pas ces préludes qui rendraient trop long ce billet, mais c'est en juillet que j'ai commencé à comprendre que ce rêve deviendrait réalité: gravir un des couloirs de ce fascinant Cambre d' Ase.
J'ai parcouru le Cambre, j'ai grimpé un couloir de la Sierra du Cadi, et j'ai attendu l'hiver.
Puisque je voulais grimper en hivernale un couloir du Cambre d'Ase.

C'est Ludo,(clic) dont je parle parfois dans mon blog qui m'a donné envie d'un couloir, qui m'a ouvert les portes du rêve. Il y a un an tout juste. Et j'ai commencé à rêver. Mais pas à y croire. Et puis j'ai eu récemment l'idée de prendre un guide de montagne. Qui rendrait possible l'histoire.
Et je me suis préparée. Depuis longtemps je me prépare. Pas physiquement car j'entretiens ma forme presque au quotidien. Non, l'essentiel c'est le mental.


Enfin, ce 8 janvier 2015, je suis passée du rêve à la réalité. 
Et je n'ai pas fait qu'arpenter un couloir.
Mon guide (suggéré par Ludo) s'appelle Guillaume et les premiers contacts, par écrit puis par téléphone me rassurent. Je pensais qu'il refuserait de piloter un senior (il y a des guides spécialisés), mais non, tout au contraire. C'est un jeune homme de 35 ans qui me rejoint sur le parking du départ, souriant, visage agréable, regard brun et pétillant. Je crois qu'on s'adopte immédiatement!



Un télésiège plus tard, c'est le grand départ à pied dans la poudreuse: la dernière piste de ski  à remonter, la longue moraine meringuée à longer, les éboulis nappés de chantilly à franchir et nous voici au coeur de "la chambre de l'anesse" (Le Cambre d'Asa).On a franchi 400m de dénivelé; Guillaume passe devant et me donne un rythme vraiment adapté à mes possibilités; on ne traîne pas et je ne me fatigue pas, contrairement à mes marches solo.



Je suis subjuguée car c'est la première fois que j'entre dans le coeur du Cambre. (Les couloirs sont ces saignées quasi verticales qui tranchent le cirque de montagnes  et les cônes de déjection ces langues de neige qui s'étoilent depuis les couloirs jusqu'au fond du cirque).
Autant paradoxalement je ne redoute pas de grimper dans le couloir, autant le cône de déjection avec sa forte pente m'effraie, parce que je sais que dans le couloir les piolets m'aideront. Les cônes de déjection sont des éboulis rocheux nés des couloirs et que recouvre la neige.
Guillaume Bernole
Guide de montagne Font Romeu



On commence à remonter le cône et je ne le trouve pas fatiguant: quelle chance, je m'en "faisais une montagne". Guillaume s'arrête pour préparer le matériel inconnu de moi, pendant ce temps je mange un peu car je suis quasi à jeun comme d'habitude. Repas frugal mais j'ai quelques réserves dans la poche. J'ai une gestion toute particulière de la nourriture et je dois m'y conformer à la lettre sous peine de ne plus avancer. Je mange très peu mais juste au bon moment. Je suis également peu vêtue, j'ai toujours chaud.

Me voilà équipée d'un baudrier, comme une culotte dont Guillaume m'habille et je ris : cela donne un avant goût de mes futures années "senior" !
Un casque, deux piolets , une corde qui nous relie et c'est parti vers le théâtre de nos opérations.


En guise de théâtre, le grand cirque en est un où se jouent des scènes entre des hommes araignées surpendus un peu partout dans la roche ou enfouis dans les couloirs: on les voit immobiles ou danser comme des marionnettes, on les entend : un monde nouveau pour moi, je suis au centre de ma fascination de ces derniers mois.
Guillaume m'a annoncé la couleur : "Je vais te faire faire autre chose qu'un couloir, on va faire du mixte et prendre une voie que j'ai ouverte". Ce n'est pas vraiment du langage connu mais je saisis à demi mot qu'on va faire de l'escalade. Parce que j'ai la pêche dit il et que je marche bien.
A moi, tout me sied, je suis venue pour aller au bout de mon rêve; si mon rêve prend d'autres couleurs, je veux bien le repeindre.
Et c'est parti. Je ne pose aucune question pour avoir le plaisir de découvrir. Je ne serai pas déçue!
La photo de près écrase le relief
300m env de hauteur
Voici le théâtre de nos opérations: dans ce cadre rocheux, on va -mais je l'ignore- à la fois escalader de la roche, grimper des pentes de neige et s'enfoncer dans un couloir. C'est cela le mixte: escalade et neige.

Le guide passe devant et s'éloigne irrémédiablement jusqu'à disparaître, jusqu'à ce que la corde soit bien tendue : alors je reste seule ; instant d'angoisse et de très grande solitude ! Je dois me débrouiller seule.
Je devrai m'y habituer il en sera toujours ainsi. Heureusement je l'ignore.
Dès le départ, 1ere difficulté, l'enjambée est trop haute pour mes petites jambes; ce sera une lutte mais je m'en sortirai ; avec les genoux! Et à la force des poignets avec la corde. Ai-je le choix ? Moment d'inquiétude. Parce que je ne vois pas le guide.


Départ dans un étroit passage en roche

Ensuite cela va tout seul; la montée va être aisée pour moi, bien que ce soit nouveau. Je n'ai ni froid ni faim, ni le vertige (il y aura jusqu'à 300m de vide), ni peur, ni fatigue; juste des instants d'angoisse quand je vois disparaître Guillaume mais en contrepartie une grande joie lorsqu'il regagne mon champ visuel ! Un vrai cadeau du ciel!
Guillaume s'éloigne











J'adore cette montée, ce type de terrain, c'est au delà de mon rêve. J'ai l'impression d'avoir grimpé toute ma vie; les piolets me sont familiers alors que c'est la 1ere fois, je monte avec aisance et je savoure chaque instant tout en restant très concentrée et attentive à ma tâche. Ma tâche consiste à décrocher le mousqueton ou le coinceur (le friend), à veiller à la tension et à l'axe de la corde. Et à rejoindre le guide bien sûr.
En suivant ses traces ce qui rend la tâche aisée.
Je grimpe avec énergie 


Et surtout à me débrouiller seule.
L'avancée sur la neige me va, je la préfère bien dure car les piolets mordent et s'agrippent férocement.
L'escalade en rocs, facile il est vrai, me demande de l'attention car des crampons d'acier sur la roche n'ont aucune adhérence. De plus, en roche, on monte avec les mains donc il faut poser les piolets et veiller à ce qu'ils ne dégringolent pas dans le vide: c'est mon obsession.

Les armes à la main

 Je ne perdrai jamais de vue mon bonheur! Je le savoure précieusement. je ne regarde pas beaucoup le paysage, trop concentrée sur mon avancée mais je prends le temps pour quelques prises de vue. Comme j'ai pris 2 appareils photos, nous en avons un chacun et nous nous photographions mutuellement. C'est sympa : il y a une belle entente, une connivence. je me sens bien, rassurée, confiante.



Selfie de Guillaume

 On a l'air aussi heureux l'un que l'autre!Non ?

Que du bonheur !






La pente vue par moi

Et par Guillaume


 A cet endroit, j'aurai la seule difficulté du trajet mais je suis bien obligée de me débrouiller : il y a un passage en roche délicat, la corde s'est mal positionnée,  je réussis à la remettre en place et surtout je dois franchir cette roche au dessus d'un vide qui m'angoisse mais que je feins d'ignorer. Ouf, c'est fait !
J'ai eu un peu peur...même un peu plus que ça.
La fin du trajet est une langue de neige au dessus de laquelle se profilent Guillaume, le ciel bleu, le soleil et la crête. Je suis contente d'arriver mais j'aurais bien continué encore un peu. Altitude 2720, on ne peut aller plus haut. On a mis 1h 50, on a grimpé plus de 250m, je ne me suis pas trop traînée...Bien sûr, mon guide aurait mis bien moins que celà !



On vient de tout en bas, là bas...Et on va y retourner....


Au sommet, instant détente, grignotage (je n'ai pas faim Guillaume non plus), le paysage est superbe, je l'admire. Guillaume aussi bien qu'il y vienne presque tous les jours. Mais on ne peut s'en lasser...
Guillaume Bernole

Paysage des crêtes: au fond Pic d' Eyne
 Et la descente ? Et bien on se lance dans le Grand Couloir, large, pentu, sans obstacle. Cette fois le guide est derrière au cas où je me prendrais pour le Capitaine Haddock mais je reste sagement sur la neige ferme car...mes cuisses...je sais ce qui m'attend plus tard ! (Pendant trois jours je serai vraiment plus que senior : impotente).


Le Grand Couloir ou Grande Cheminée (descente)

Oui, je pourrais courir comme mon guide m'y invite...si je n'avais pas utilisé les jambes à la montée.!
Revenir au parking sera un jeu d'enfant. Pour l'heure on va à pied jusqu'en bas, au fond, à la dernière tache de neige où notre taxi nous envolera dans les airs.

Et vous savez quoi ? J'ai dit à Guillaume que je recommencerai , au printemps.
"Quelque chose d'un peu plus compliqué" m'a t'il dit en me faisant ce beau cadeau : "Je suis fier de toi"!
Je ne dis pas cela par forfanterie ou prétention. Plus qu'un compliment, si cela m'a mis les larmes aux yeux, c'est juste parce que j'avais vraiment raison d'y croire.

Je dédie ce billet à ces deux hommes jeunes qui ont cru en moi et m'ont aidée : Ludo et Guillaume.
Merci à vous deux....





"Mesure tes forces par rapport aux projets et pas les projets par rapport à tes forces"
                                                                                                                Adam Mickiewicz
(Poète romantique Polonais)



12 commentaires:

  1. Alors là ! Bravo! Moi aussi je suis fiere de toi. Tu as quelque chose d'une Polonaise en toi :)
    Notre grand poete romantique Adam Mickiewicz (d'ailleurs prof au College de France après son émigration)
    a dit: "Mesure tes forces par rapport aux projets et pas les projets par rapport a tes forces"
    Tu sais ou j'étais cet après-midi ? A Paris, Place de la République....

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    1. Cette phrase me va parfaitement, je vais la rajouter à mon billet. Merci pour ton compliment, ça fait chaud au coeur...
      Je me suis doutée que tu y étais, j'ai même regardé si je te voyais. Une folie ce monde ! Extraordinaire. je n'ai même pas pu aller à Perpignan, mes courbatures aux cuisses m'empêchent de marcher !

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  2. Bonjour chère Lison!
    Une très belle et difficile balade ....
    Merci pour tes magnifiques photos dans la montagne!
    Je t' embrasse très fort!

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    1. Une belle balade qui est difficile à raconter car tout est dans les sensations. je t'embrasse Géli. A bientôt sur ton blog poétique.

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  3. Bravo !!!! Je suis heureuse pour toi que ce rêve soit devenu réalité.

    Pas mal le guide ... :)

    Bisous
    Chantaloup

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  4. Un grand bravo pour avoir réalisé ce rêve. C'est rigolo, dans un de mes billets, je parle de ces "séniors" (bien plus âgés que toi qui es encore toute jeunette) qui réalisent leurs rêves. Comme quoi, il faut toujours y croire ! (et ne pas s'occuper de ce qu'en pensent les autres)
    Repose bien tes gambettes maintenant :-)
    Bisous.

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  5. Alors là tu m'épates comme on dit !!! Ton récit m'a tenu en haleine Wouah bravo !!!! Oui ce doit être passionnant de réaliser ce rêve que je sens si fort en toi !!! Jolies photos en plus !!!! Bravo le duo ... il fallait être en osmose pour faire ça .... Bravo encore Lison ... Je t'admire ! Bisous

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  6. Ton rêve réalisé.
    Comment ne pas être émue avec toi devant ton bonheur et ton enthousiasme !
    Bravo et bravo aussi à ton guide !-o)))
    Gros bisous Lison.
    Belle soirée

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  7. Tu es vraiment incroyable, Lison, incroyable ! Bravo à toi, et merci à Guillaume et à Ludo de t'avoir permis de réaliser ce rêve ! Magnifique histoire. Je suis heureuse pour toi, Lison, et admirative... :-)
    Je t'embrasse fort.

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  8. Incroyablement heureuse, un temps fort dans ma vie. Gros bisous

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