lundi 1 mai 2017

Tempête de Sud

Je vis dans un pays où les tempêtes de vent sont fréquentes, on dirait presque banales. Celles de ce  fameux vent du Nord la tramontane qui au bas de la carte météo affiche souvent un 100 bien faible.

Mais que le vent tourne au sud, que le fameux vent d' Espagne pointe son nez et on devient "fous". Même à faible vitesse c'est un vent qui irrite, qui énerve, qui déboussole et fait perdre le nord. Fait regretter la tramontane.



Ce fut le vent d'une mémorable tempête qui déracina , une année, les plus vétérans des arbres (cyprès et cerisiers) qui avaient résisté à des décennies de tramontane. Les arbres d'ici ont ancré leurs racines et rodé leurs branches au vent du nord : dès que le sud leur fait front (ou affront), ils perdent la tête, cassent leurs branches et perdent pied en chutant lamentablement.
Mon terrain d'agrément secoué  lui aussi
Pour nous les humains, il exaspère et donne des maux de tête, il énerve et angoisse parfois.

Hier il était particulièrement violent : alors même la couleur du paysage change ! Et oui, ce paysage qu'on a coutume de voir "retroussé" d'une certaine façon par le vent du nord, se retrousse différemment par vent du sud, changeant son relief, sa lumière , ses couleurs. La végétation, la mer et même le ciel en sont changés. S'il n'était si exaspérant on pourrait lui savoir gré de rompre la monotonie. mais à cela il ajoute des sifflements, des ronflements, des craquements, de la poussière, des tourbillons, bref le vent fou qui rend fou. La circulation routière en semble même dérangée! On est accoutumés à lutter dans le sens sud nord contre la bourrasque, on sait où la voiture fera un écart, on en connaît l'intensité; là tout est changé parce que ce vent n'est pas fréquent et que sa violence est une exception. Et ses coups de boutoir aussi imprévus que la charge d'un taureau.

Hier c'était donc grand sud et quand c'est vent du sud, la montagne frontière a la bonté de nous l'annoncer à l'avance en coiffant son sommet (1257 m, le Neulos) d'une écharpe de laine très ondoyante.
La chevelure des Albères

Malgré mon envie, jamais je n'étais allée à la rencontre de ce couvre chef. Hier j'ai franchi le pas.

Vous me suivez ? Le Boulou, Le Perthus et la petite route de St Jean d' Albère qui, sur 13 km, va conduire au Col de l' Ouillat.

Etage du maquis de chênes verts et liège
St Jean d' Albère




Les "fauves des Albères" sont redescendus sous des cieux plus cléments.

 Ici c'est relativement abrité, on est côté "sous le vent".













 Lorsque arrive l'étage de la hêtraie, la brume se penche sur le paysage, singulièrement agitée, ce n'est pas une banale brume épaisse et collante, elle est mouvante. Une écharpe disais je .


Enfin elle vient à ma rencontre, traversant la route à toute vitesse, pressée  semble t'il.

L'opacité se densifie mais le vent est léger , juste une brise . On est sous le vent.

 Le Col de l'Ouillat : ce lieu de villégiature avec son aire de pique nique, sa forêt, ses fontaines, n'est pas désert : tout le monde est au chalet, bien au chaud.



Col de l' ouillat






 Je m'enfonce dans la forêt enchantée, en voiture toujours, dans un désert végétal ouaté et humide: le printemps y éclate et très vite la hêtraie reprend ses droits: c'est féerique, ce contraste de couleurs noyé de brume.

Chaque tour de roue, chaque virage révèle un enchantement....






Au fur et à mesure que je monte, la brume s'opacifie en larges mouvements  et le vent s'intensifie . Je n'avais pas prévu la marche mais elle m'appelle.

A la barrière je stoppe ma voiture, enfile chaussures de marche et kway, un bâton en main par précaution -et par expérience- et je m'élance dans la solitude, le désert et le vacarme.
Les arbres secouent leurs rameaux et une légère douche tombe par à coups. Les branches n'ont guère le loisir d'accumuler l'eau !

Il me manque juste les gants  alors mains dans les poches
Car il ne fait pas chaud
J'avance sur une route déserte mais si arrivait une voiture je n'aurais même pas la possibilité de l'entendre ! La route est barrée toutefois les ayants droit peuvent passer. Car tout en haut se trouvent des installations de relais télé.

Noyé de blanc le paysage est estompé et ma vue limitée; ce que je perds en vision je le gagne en audition !!
J'attends avec impatience la fin de l'étage arboré, l'arrivée des crêtes et la rage du vent qui ne saurait se priver. Justement m'y voici et, assaillie soudain, je ne me risque pas jusqu'à la ligne de crête frontière à quelques dizaines de mètres seulement.


Je pourrais suivre la ligne frontière  faite de piquets et de barbelés vestiges du temps d'avant .




La petite station météo.

Je préfère suivre la route légèrement en contrebas, à peine un peu plus abritée.
Ici, phénomène étonnant, le vent du sud a modifié son cours et me pousse comme s'il venait de l'ouest. Il cingle mon dos de milliers de gouttelettes furieuses. Ce sera "chaud" au retour !

Je ne vois rien, juste à quelques dizaines de mètres devant moi, mais j'entends !

Un tumulte, un vacarme, comme si je marchais à côté d'un train , comme si des avions décollaient .

Ce n'est même plus impressionnant, c'est captivant. Moi seule et rien autour, plus de paysage, plus de frontière, plus de plaine du Roussillon et de Mediterranée 1200m en contrebas.


La silhouette fantomatique des hêtres d'altitude surgit enfin: je l'attendais.
Ces arbres ont été "brossés" par la tramontane dans le sens du vent dominant, ont poussé avec les tempêtes qu'elle sait générer ici et, dans la brume, ils sont très étonnants.





C'est peut être avec la brume épaisse qu'on en prend vraiment la mesure




Pourtant par beau temps ils ont un extraordinaire relief


A leur tour ils disparaissent . La brume s'épaissit tellement que je fatigue ma vue à scruter ce mur blanc; je compte mes pas, j'évalue : visibilité 14 mètres.
Soudain je me trouve face à un fantôme dont je ne distingue rien : la tour/relais.



Le sommet et la tour
Ce jour de février 2012, la tempête de vent du nord était si violente que même à quatre pattes je n'avais pu atteindre la pyramide sommitale et mes bâtons s'étaient tordus tant j'appuyais  sur eux !!
Aujourd'hui je peux atteindre le sommet car un amas rocheux me protège mais sitôt au pied de la pyramide c'est la débâcle : je suis comme à la proue d'un navire en pleine tempête ! des vagues d'embruns cinglent le peu que l'on voit de ma peau et je me cramponne. Mon APN est bien protégé!
Au sommet 1257 m : pic Neulous
Du sommet je ne vois même pas la tour toute proche (Ph au dessus), avalée par la brume.
Une voiture passe sur la route  quelques mètres en contrebas, je l'entends à peine, dans le vacarme du vent et je ne la vois pas !

Sinistre graphisme



Je ne m'attarde guère, et, engoncée dans ma capuche , je reprends le chemin à l'envers, dans une opacité parfaite.
 J'imagine, en marchant...avec pareille tempête...
Aussi bien:
Je pourrais, 200km plus au nord, être au sommet de l'Aigoual...et n'en rien voir non plus
Je pourrais, l'Océan en plus, marcher sur les falaises déchiquetées de Ouessant dans pareil rugissement
Je pourrais, la roche blanche en plus, arpenter le sommet du Ventoux et n'en rien voir comme cela m'arriva...
Oui, l'imaginaire est un bon relais pour réveiller des souvenirs...Je suis au Neulous et je n'en vois strictement rien!

Dentelle de hêtres

Sur la crête frontière, gonflée par le vent
style bibendum

Crête frontière

Un peu plus tard je suis presque surprise de retrouver la couleur et le silence...

Quel silence ! 
Quel silence ? 



Celui du moteur de ma voiture bien sûr!


Entre Neulous et Ouillat




9 commentaires:

  1. Je m'y croyais au pic Néoulous !
    Tes descriptions sont si réalistes que les images de ce lieu me revenaient à l'esprit en te lisant. J'imaginais la difficulté à avancer face à ce vent qui rend fou. Je confirme il est plus terrible que la tramontane et à Sorède nous sommes aux premières loges.
    Hier je randonnais bien en dessous pour tenter d'être un peu à l'abrit de ce géant rugissant ! Tu nous offres encore un beau récit, merci.

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    1. Cette montagne a la particularité de renforcer le vent du sud par un effet de foehn grâce à sa pente brutale. Hier matin a Montesquieu et St Génis c'était dément. Sitôt passé le TEch tout s'apaise relativement. Par contre ça marche aussi pour la tram plus suave au pied des Albères. faut bien qu'on se prête un peu les désagréments !!Reste à voir la Serra de Maury

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  2. Encore un magnifique billet ! Le vent et son chant, parfois effrayant. Les arbres penchés qui l'implorent. Tes photos avec le brouillard sont très belles. Merci Amédine pour ce beau partage. Et un très beau 1er mai à toi ! Bisous.

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    1. Tu n'es pas en reste pour les belles atmosphères dans ta région, je le vois à tes photos mais surtout au regard que tu y portes. Je t'embrasse

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  3. Oh que de souvenirs pour moi ce billet ! Le Col de l'Ouillat, et le Pic Néoulous je connais comme ma poche. Quand j'habitais encore à Banyuls dels Aspres, mes parents louaient à l'année un vieux mas à un avocat de Barcelone (pour une misère !) et nous y passions tous nos W.E. quand j'étais jeune, puis quand je me suis mariée j'y allais carrément passer nos vacances. Ce mas a ensuite été vendu, les nouveaux proprios ont fait de beaux travaux. C'est le Mas japete. Merci pour ces beaux souvenirs. Bises.

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    1. Ah ça me plait bien ça, ex voisine puisque je vis à Tresserre. je te donne mon mail: lison066@gmail.com. As tu vu mon sujet sur St André de Maje,ncoules (en Cévennes ) sur mon 2nd blog ? ça te parle peut être
      http://tout-au-bout-de-ma-plume.blogspot.fr/

      Le Neulos et l' Ouillat sont des lieux phare de notre Roussillon. Je chercherai sur Géoportail ce mas Japete. Bises à toi

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    2. Oui je l'ai trouvé, la route passe à côté

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  4. Ouf :) J en ai Le souffle coupé rien qu à Vous lire Amédine :) Véritable Héroïne d Aujourd'hui Les Balades de Lison Mériteraient d Être Éditées :) Calinous aux Minous Bisous à Vous Pensées pour Lison :)

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    1. Merci Claudie; c'est une charmante balade que j'ai faite, mais oui : pour une fois sans rien y voir, ça change . Bisous de nous tous

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