samedi 13 avril 2019

Le marbre blanc veiné de bleu de Céret - 66 -

Dans ma quête des marbres , de leurs teintes et textures, il en est un qui est sans doute le plus proche de mon lieu de vie (25 km) , qui orne nombre de nos édifices religieux  et qui est incontestablement beau puisque blanc , toutefois veiné d'un beau bleu gris discret. Il se trouve à Céret, "pays" davantage connu pour ses rouges cerises.


Du marbre brut au marbre travaillé
Eglise St Saturnin - Montesquieu des Albères

Céret est une belle petite ville, un peu provençale avec ses platanes et ses fontaines. Un beau musée d'Art Moderne égaye la ville, ses ruelles pavées dans une enceinte de vieux murs, une petite ville où il fait bon flâner. Céret est  au pied d'une montagne qui culmine au Pic de Fontfrède.1093 m.
Le Tech, un des 3 fleuves du Département, y passe, notamment sous un majestueux Pont du Diable et c'est aussi la porte du Vallespir, ainsi nomme t'on la vallée du Tech.

 Voilà pour le décor.







Qui serait incomplet si je ne disais que de Céret part une petite route qui s'enfonce, tout en grimpant, dans un maquis méditerranéen de chênes verts, cistes, genévriers et autres buissons campés sur du schiste, du granit et des îlots de calcaires, les marbres.




Ne nous attendons pas à trouver des falaises immaculées et gigantesques, ce n'est pas Carrare.
Non; de bifurcation en piste de terre (interdite mais...) j'arrive à une première carrière  qu'un ami, un jour,  m'a faite découvrir sinon je ne l'aurais jamais vue.

Au pied d'une marbrière

Celles qui vont croiser ma route au gré de  trois balades  seront identiques : un renfoncement par rapport à la piste, une plate forme pour jeter les débris , et une muraille envahie de végétaux, arbres, ronces, masquant en partie une falaise brunâtre où se lisent des coupes vives de marbre clair. J'escaladerai à chaque fois ces carrières, me griffant à l'envi, pour de pauvres images qui n'évoquent même pas le marbre.


Une marbrière 


En escaladant la marbrière

Les veines sont légères ou plus soutenues, en couleurs

Je chercherai en vain deux carrières situées au Mas d'en Fils; deux infructueuses visites mais je n'ai pas dit mon dernier mot.


Cette incursion au pays du marbre m'a révélé un magnifique univers : j'ai côtoyé des chemins de chèvres, emplis d'invisibles chèvres que j'ai enfin vues sur la route, j'ai plongé au coeur d'un canyon merveilleux, j'ai vu des mas isolés en ruines ou non, avec leur architecture catalane, et de belles forêts, de vifs ruisseaux, la naissance du printemps, des vues imprenables sur le Canigou, des endroits d'une beauté et d'une sauvagerie étonnantes. J'ai tracé mon chemin là où il n'existait plus, avalé par l'absence et la broussaille, vrai chemin de sangliers exempt de toute vie, j'ai escaladé des murs de pierre sans savoir si je saurais redescendre (mais une corde était en mon sac) et si je n'ai pas trouvé ce que je cherchais, j'ai vu autre chose. Même deux câbles transbordeurs qui transportaient quoi ? Le saurai-je un jour? Je les ai suivis en vain...Mais je n'ai toujours pas dit mon dernier mot.
En tout cas j'ai trouvé une belle rivière où aller me baigner et canyonner: la Vallera (petite vallée)
J'en parlerai dans un prochain article.


Relief de ces montagnes : les gorges de la Vallera

Revenons au marbre : exploité déjà lors de la période Romaine, la falaise était "attaquée" par le haut, raison stratégique pour éviter des efforts colossaux; et on allait descendant. Carrières à ciel ouvert.

Coupe  irrégulière dans la texture calcaire

Ce marbre qui n'est blanc parfait qu'en petits échantillons, présente une structure "saccharoïde" soit en grain de sucre, et "a des qualités plastiques remarquables, comparables à ceux de Carrare ou de Paros " (Géraldine Mallet : De l'usage du marbre en Roussillon)
Texture saccharoïde (macro)

Mur d'église : pierre datée 1324



S'il est employé dans les constructions dès le XI eme Siècle (une des premières réalisations dans le département est le linteau de l'église de St Génis des Fontaines, daté de 1020), c'est à compter  du XII eme siècle jusqu'au XV eme Siècle que l'exploitation du marbre et le travail de ce marbre pour les édifices religieux a pris son envol: ceci est du à l'exploitation du fer du Conflent, donc à la production d'outils adaptés.



Par contre les historiens n'ont pas trouvé de textes expliquant le travail des carriers et les fouilles archéologiques font défaut. Dommage...ce que l'on sait c'est que le marbre doit être travaillé très vite après l'extraction, sinon il perd son humidité et il durcit. Ainsi, comme sur d'autres sites, il était travaillé sur place. Les archéologues ont trouvé sur des marbres de tympans de Céret et Marcevol des marques de tâcherons, attestant de la chose.



La piste, ancienne "route du marbre" France / Espagne
Une route (la piste que je suis) avait été construite pour la circonstance, vers la France certes, mais aussi vers l'Espagne ce qui favorisait la rapidité des livraisons.

Aller sur Internet et faire des recherches sur la marbre est entrer par la porte grand ouverte sur l'histoire de la terre depuis moins 500 millions d'années (- 541/ - 513 MA). Une incursion fascinante qui explique le pourquoi de la formation, des couleurs, des textures, du matériau. Et le comment de l'exploitation de l'antiquité à nos jours, les méthodes étant restées identiques jusqu'au 19 eme siècle.
Je n'entrerai pas dans les détails, tout le monde peut faire cette approche.
A Céret, il semblerait que ce fut une très ancienne exploitation, qui perdura en certain site jusqu'en 1970, pour d'étonnantes raisons fiscales, et je me suis laissé dire que pour certaines restaurations, des blocs étaient encore extraits. D'ailleurs chez le marbrier de Céret, un gros bloc est en attente pour un sculpteur.
Chez le marbrier : je crois que ce sera une fontaine

Quant à la demi douzaine (et plus) de carrières répertoriées, je n'en ai vues que 4. Au bord des pistes, donc d'accès facile .
Dans la carrière

Cône d'éboulis : en clair, éboulis récents
Foncé: éboulis très anciens déjà oxydés

Par contre je cherche deux carrières situées aux abords du Mas d'en Fils, un joli maset accompagné de sa bergerie, les deux de périodes différentes, les deux ruinés; comme les champs qui les prolongent. Une très haute falaise, dominant la Vallera est très proche du mas et lorsque je me trouve sur son sommet, en un surplomb un peu stressant, je pense avoir trouvé LA carrière majeure.
Quelques jours après je vais donc à la rencontre de cette falaise par en bas, par la rivière. Une piste désaffectée et barrée me conduit à la rivière, qu'enjambe un petit pont curieusement barré par un grand portail cadenassé. Cela conduit à un mas que je verrai de loin.



La piste désaffectée

Barré !! Et pas d'issue possible

La Vallera et  ses ornements végétaux


Je dois , pour gagner le pied de la falaise, remonter la rivière, ce qui est malaisé car le sentier, à peine perceptible, est enfoui dans une "végétation à sangliers".

"Végétation à sangliers"

J'escalade jusqu'aux arbres vert clair



Parcours musclé s'il en est ! Je suis presque au pied du mur : j'ai devant moi une haute dalle de roche moussue que j'escalade aisément. Pour la descente, au cas où, j'ai une corde dans mon sac. Je suis juste à l'aplomb de mon promontoire, mais ce ne sont qu'éboulis, pas du tout calcaires, aucune carrière ne se trouve ici. Retour à la case départ, par le même chemin, désescalade aisée (sans corde) quoique glissante, la dernière pluie est récente.












Les lieux vus d'en haut  : au bout de mon doigt, là où je suis allée par en bas
On imagine la hauteur
La rivière est derrière les arbres nus

Et l'envers de la photo : là je ne passe plus
Aucun intérêt, ce n'est pas une carrière
J'ai fait "chou blanc" ce qui est approprié puisque je cherche du marbre blanc.
Comme je suis opiniâtre, je m'évertue à trouver ces deux carrières qui seraient proches de la rivière, de part et d'autre. Et je rencontre un sentier de chasseurs qui m'amène au bord de l'eau, toujours cette jolie Vallera qui chante et qui est dotée d'un drôle d'affluent tombant en cascade, se glissant sous un rocher, enfin un lieu enchanteur et discret . Ce torrent se nomme....le ruisseau du mas de Barrabam !
ça ne s'invente pas !

La Vallera et son affluent, le Rec del mas d'en Barrabam
L'été ce doit être un délice !



Un des câbles transbordeurs
Mais le plus étonnant sont 2 câbles aériens, câbles transbordeurs: aurai-je enfin mes carrières? Comme un fil d'Ariane, je suis ces câbles au plus près toujours en mode sanglier debout. ça grimpe, ça pique, ça croise un reste de chemin muletier mais je n'en vois pas la fin... Oh j'en ai assez ! Ce type de balade courte est plus énergivore en une heure qu'un 2800 m en 5 heures !


La vallée de la Vallera n'a pas livré son secret !

Alors, de retour à la maison, je fouille Internet et finalement, si je n'apprends rien, un ami me convie à envisager l'hypothèse d'une extraction de carrière pour produire du talc; oui, la région produisait aussi du gypse pourvoyeur de talc...Allons bon...encore une découverte et une visite en perspective.

Ah je les aime aussi les randos comme ça : allumant la curiosité.
Assurément pas les plus faciles !





2 commentaires:

  1. Une très belle série, dans l'ensemble et dans les détails.
    Même si ce n'est pas le marbre tel qu'on le rêve, c'est super joli...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Pastelle; tiens je vais retourner "chez toi" avec grand plaisir. Bises

      Supprimer

Votre commentaire: