mercredi 30 septembre 2026

Conflent (66), Serdinya, au coeur du vignoble d'antan.

 Après deux mois d'absence sur mon blog, non point faute de sorties, mais pour cause de canicule qui a "gelé" mon cerveau, incapable de me poser devant un ordinateur et de réfléchir, me voilà de retour, un peu frustrée de n'avoir pas conté mes originales ou belles sorties, car mes jambes ont quand même répondu présent. 

Serdinya 

De fréquents séjours dans le Haut Vallespir m'ont fait parcourir 100 km à pied dans une relative fraîcheur mais un coup de pouce du hasard me ramène en Conflent, à Serdinya, berceau de mes premières recherches, concernant alors les canaux. La rive gauche de la Têt a, comme jadis, ma faveur: versant ensoleillé, la Soulane, riche d'un passé humain, d'habitats, plus lumineuse et moins dense que l'ubac.  C'est le Mas de La Guardia , immense ruine, qui a valu mon retour ici, pour accompagner Sylvain sur la trace de ses ancêtres.  


La Guardia

Sortis des ruines, je l'ai conduit sur les vestiges du petit canal de la Guardia. Ce petit canal érigé au 19 eme Siècle, étroit, à faible pente et souvent taillé dans le roc a fait couler beaucoup d'encre, car il a fallu que le Préfet s'en mêlât en juin 1856 afin d'établir un ordre de distribution des eaux, non pas du canal, mais du ruisseau de Bonas qui alimentait d'autres canaux et l'abus des propriétaires en amont. La guerre de l'eau comme partout ! En 1817, le Préfet de l'époque avait établi un rôle des distributions mais peu à peu l'abus d'utilisation s'était instauré sans vergogne. J'ai connu personnellement ce même problème voilà 15 ans et au lieu d'arroser mon jardin, je l'ai arraché. En plaine. Ce sont des situations récurrentes au fil des siècles.

Canal de la Guardia (archives décembre 2021)

Parcourant ce canal, la curiosité a été attisée par des murettes au-dessus du canal, et sans doute au-dessous, dans la pente vraiment raide semée de chênes et de rocs, interrogeant sur la nature de la culture des sols. Il ne pouvait y avoir que de la vigne! Nous serions amusants à observer ! Lui avec en main le cadastre napoléonien sur son écran, et moi la carte IGN avec le cadastre sur le mien. 

De cette visite en des lieux relativement civilisés vont renaître mes appétits de Conflent. Et je vais revenir, en solo, par la suite, et ce n'est pas fini ! Car la visite avec Sylvain a donné lieu à la découverte d'un ancien petit chemin d'exploitation.

Je suis méthodique, je vais en ce jour de 23 septembre "ratisser" la rive gauche du Bonas jusqu'à la prise d'eau du canal. Dans les terres du Sieur Barthélémy LLopet, heureux propriétaire alors d'une belle quantité d' hectares. 

Et au milieu coule le Bonàs
Sous ces bois se cachent des murettes

Légende de la carte ci-dessous:  21 septembre 2026

En rouge, les chemins rencontrés (celui de gauche reste à parcourir en entier)

En pointillés blancs, position approximative du canal de La Guardia

En jaune, le périmètre approximatif de mes recherches; toute cette partie était composée essentiellement de vignes.

Cernée de jaune la partie que j'ai visitée

Le paysage actuel est nu sur la partie teintée de blanc et arboré en tout ce qui est vert.

C'est donc grandement à une visite sous bois que je vais consacrer mes km hors sentier et hors du monde. Les arbres qui ont colonisé les anciennes terrasses sont des chênes verts, des chênes pubescents et quelques châtaigniers. Parfois une végétation buissonnante d'ajoncs épineux ou quelques plantes aussi "sanguinaires" accueillent la visiteuse que je suis et qui a eu la bonne idée d'emmener un pantalon de grosse toile.

Alors pendant un moment qui va me sembler des heures, je me balade dans un monde enchanté, comme je l'aime, fait de lumière glauque, de sentes animales bien pratiques, d'observation de parcelles, des murettes, d'escaliers de schiste dont je nettoie les marches avant de les tester. Les murs sont tous de schiste sombre, beaucoup de pierres ont été nécessaires vu la taille mais ils sont d'une perfection rare ! Et terriblement solides. Ce sont les animaux qui les ont abîmés, pour aller s'abreuver. Je ne peux en aucun cas me perdre : je crapahute entre deux canaux, celui de la Guardia et celui du Sola ou Rec Nou. Je déchiffre le paysage d'autrefois, lui donnant vie. Des parcelles à la géométrie parfaite, longées par un chemin (le  canal épouse cet ancien chemin) sont méconnaissables sur le terrain : une pente énorme, où s'enchevêtrent les rochers et les terrasses minuscules, impressionnant Quand on regarde le cadastre napoléonien dont j'ai fait une capture uniquement de la Solana, les vignes étaient omniprésentes, en 1824, partageant l'espace avec quelques bois, pâtures, jardins et quantité de terres à blé. Mais si j'avais fait la même chose avec l'ubac, les vignes n'y étaient pas absentes. Entre 500 et 900 m d'altitude, la vigne prédominait. Je présume que plus tard, avec l'arrivée du chemin de fer, en 1905, les vignes se sont développées. 

En 1772, la vigne était prépondérante à Serdinya. Les 21 et 22 avril une gelée décima le vignoble et l'Abbé Cazes , dans la revue Conflent, cite cet extrait de délibération du 28 avril 1772 : 


Conflent et Cerdagne étaient une zone dense d'échanges commerciaux desservis au temps du cadastre napoléonien par une "route" jusqu'à Olette, quelques km en amont, puis par des chemins muletiers rendant aléatoires les transports et échanges.

Donc la Grand Route transportait le vin vers les hauteurs, Cerdagne et Capcir. Que reste t'il aujourd'hui de ces vignes ravagées par le phylloxéra ? Rien. Rien que des murettes délimitant des terrasses, abritant de rares cabanes vigneronnes et...4 ceps que j'ai pu retrouver. Maigre bilan. Il reste un pressoir à La Guardia et quelques cercles de tonneaux, une cave enfouie sous lés décombres. Il reste à Flaça, 960 m d'altitude, une cave semi enterrée, des tonneaux cerclés de fer...bilan dérisoire.


Le vignoble de Serdinya en 1824, avant l'arrivée du chemin de fer 80 ans plus tard.
Et toutes les vignes ne sont pas sur ce plan d'assemblage de la commune


Racines plongeant profondément



Cercles de tonneaux


















A Serdinya, le ravin de Bonas venu de Roca Fumada, à plus de 1500 m d'altitude, abondait jadis en eau; il n'est toujours pas à sec aujourd'hui bien que ses eaux se perdent en amont du village.

Il alimentait des canaux, arrosait des terres et provoquait "la guerre de l'eau".

La partie que je visite ce jour n'était pas en vignes en 1824, elle le devint par la suite.

En ce matin , je visite donc des parcelles étonnantes, qui apparaissent bien planes sur le cadastre et sont de véritables escaliers, à la mesure du décor : une pente abrupte, coupée d'étagères, de murs magnifiques nantis de marches, habitées de lande ou de chênes. Silence dans le ravin, murmure d'un filet d'eau, silence sur les terrasses, silence dans les rochers, je progresse de découverte en découverte, ici d'anciens jardins, là, un sentier vigneron, ailleurs un réservoir d'eau. Et puis des cascades ayant emporté le chemin, une source discrète, toute une vie que la vie a détissée au fil des ans. Il n'en reste que quelques fils de trame, en partie effilochés sous le pas des animaux et les affres du temps.

Sorte de mimétisme

Escalier



Cabane vigneronne


Cabane vigneronne

Serdinya, 236 habitants, vit une population dépassant les 700 au 19 eme S et décroissant dès 1946. 78 hectares agricoles à présent sur une commune de 1700 hectares alors qu'autrefois la majorité de la commune était cultivée, s'y ajoutant  pâtures et bois d'exploitation. Quatre lieux de vie aujourd'hui désertés ou en ruine complétaient le village, jusqu'à  plus de 900 m d'altitude. La Guardia, Marignans, Flassa, Els Horts


Serdinya


Flassa ou Flaça, qui a aussi son église


Marignans dont l'église fut démolie en 1895 pour cause de glissement de terrain

Certains des anciens chemins sont devenus de randonnée mais je leur préfère ceux que je vais débusquer au fond des bois.

Ancien chemin de Flaça à Villefranche

Sur mon écran j'utilise le cadastre actuel, la carte IGN et des captures d'écran du cadastre napoléonien, j'ai un sécateur dans le sac, de l'eau et de solides jambes, c'est parti pour quelques visites, j'ai la chance de pouvoir dormir dans mon "chez moi", près de la gare .

Les 21, 23, 27, 28 septembre, mes jambes accumulent les km (une 30 aine au total) de mauvais terrain, mes bras tirent sur les branches ou poussent mes bâtons, mes yeux dévorent le sol et les sous bois, mes oreilles se repaissent du silence où murmure parfois le ruisseau et où me salue un oiseau, la cloche de Serdinya rythme souvent les demi heures, la vie d'en bas arrive en pointillés, comme un choc violent : taisez-vous donc, je ne suis plus là! Je suis dans ces terrasses où coulait une chevelure verte sur schiste noir, où des grappes récoltaient le soleil sans modération, où un peuple sobre et silencieux s'activait . Je visite des cabanes désertées depuis longtemps où filtre la lumière autorisée par les grands arbres. Ces arbres qui furent exploités aussi, un câble traîne encore sur une crête rocheuse. Les autres ont conquis les vignes et ont été à leur tour mutilés.








Un très vieux tronc où survit une branche.
Chêne pubescent
Morceau de câble







Et le silence vient, j'ai tourné le dos au village et à la vallée, je m'élève, 700, 800, 900m; il y a toujours des terrasses ici ou là, un cep oublié par la mort à 850 m, et puis une incroyable vigne dont je ne trouve pas l'accès. Mais à force d'étudier et de scruter, j'ai ma petite idée.

Sur cette carte, en couleurs, mes 4 parcours; en rouge et en blanc ce sont d'anciens chemins que je redécouvre, presque illisibles; le petit cercle blanc représente une forêt de châtaigniers écroulée sur le sol, empêchant le passage.

En blanc l'ancien chemin de Flassa à Serdinya, quasi disparu mais bien cairné.

Quelques aperçus de mes parcours sur le cadastre napoléonien : les points sont mes points GPS; il s'agit bien sûr d'un transfert du cadastre actuel IGN sur ces cartes de 1824.
 Ce transfert me permet de voir l'évolution des parcelles, leur remembrement, et aussi l'imprécision de certains lieux entre carte 1824 et projection actuelle. Des bornes bien plantées racontent le cadastre.

Borne de l'ancien cadastre




Cadastre 1824 : 








Mais je n'aime rien autant que vagabonder sur le terrain et, si mes trajets semblent linéaires, c'est une succession de montées, descentes, contournement d'obstacles, passages d'une terrasse à l'autre, bref une salle de sport grandeur Nature et efforts soutenus.
Alors je vous convie à m'accompagner, en quelques images:  partons sous le couvert végétal, disparaissons un moment !

C'est là dessous que cela se passe


Nous pouvons rencontrer de très vieux et grands chênes verts marquant la limite des cultures; ensuite c'est le vide vertigineux (ici).



Des murettes longues et régulières ou bien toutes biscornues dans les rochers



























Des escaliers bien balancée ou voguant en plein ciel mais d'une parfaite solidité.



Des arbres drôles mais pas de drôles d'arbres : juste chêne vert ou chêne pubescent. Ou chêne mort!





Ce n'est pas toujours du schiste : ici on dirait que la terre vient d'éructer ces gros rocs couleur feu.


Oui nous sommes cachés sous les arbres mais on les voit les murettes qui prennent l'air et le soleil.
Faudra que je revienne en hiver.


Et ce cep isolé à 850 m d'altitude, comme une sentinelle proche de sa cabane :





Ah et puis j'oubliais ! Un bassin près du ravin, là où les terrasses sont longues et planes, des jardins sans doute.

Ecoulement du bassin

La bassin alimenté peut être par un petit canal
 ou une source



Les "feixes" des jardins"

Et si on veut revenir "tranquillement", il n'y a qu'à suivre le Canal de la Guardia (19 e revu et corrigé façon 20 e) avant d'être abandonné:

Son grand bassin près de la prise d'eau


Et son parcours sportif (images 2021)...euh...il y a des évitements pour les piétons !


Ici pas d'évitement, on passe.
























L'ancien chemin de Flassa, plongeant en ligne directe sur Serdinya est plaisant à faire en descente.

Canigou en toile de ffond




Franchement, le Conflent, vignes ou pas, ce n'est pas vraiment plat.



A moins de suivre les "recs" ou canaux. A l'aspect parfois bien suspendu.


Rec Nou ou del Sola


Il ne me reste plus qu'à revenir; il y a quelque part, portant autrefois le numéro 612, un petit quelque chose à éclaircir. Un petit quelque chose de 6920 m2 tout de même. Où pour le moment je n'ai pas trouvé d'accès. Mais j'ai bien ma petite idée. Et qu'y a t'il à voir ? Ahhh, j'espère pouvoir le conter.


Et à mon avis, il y a même plus que ça; mais ce n'est pas du tout plat !

IGN années 60



A bientôt...