samedi 24 octobre 2026

Espagne : Désert des Bardenas, le dessous des cartes. Partie 2

 Les Bardenas, disais-je dans mon précédent article, c'est une Histoire d' Eaux. Des eaux qui se sont usées à user un relief né de l'eau marine qui hébergea son socle durant des millions d'années. Des eaux qu'on voit rarement, c'est un désert, mais dont la valse lente ou la valse endiablée continue son inexorable travail d'artiste, de sculpteur.

Méandre du désert

Visage de ravin


Décor pour un ravin , le ravin de Cortinas

C'est dans le royaume de l'eau que je vais m'enfouir, celui qui ne fait pas partie du guide de tourisme, celui qui n'a pas le prestige de ces valeureux reliefs à la conquête du ciel, celui des ombres et de l'envers du décor, celui pour qui j'ai eu un réel coup de coeur.

Le Royaume des Ravins.

Vue aérienne

Les Bardenas, c'est un désert plat, hérissé de forteresses de pierre et de terre, avec sa géographie de champs qui s'insinuent dans tous les coins entre les reliefs. On peut marcher pendant des heures sur ces champs moissonnés, tapis de chaumes sur tapis de rocs lissés par les eaux.


Et puis jaillit un trou, petit ou moyen, des trous où les tracteurs enfoncent la roue quand ils n'évitent pas soigneusement. Car ce trou cache des choses !

Petits trous


Les champs, c'est un petit sillon que la pluie a tracé, venu des reliefs  avec une force certaine.

Un peu plus profond

Petits sillons














Jusqu'au petit gouffre en formation


Et même grand gouffre

Alors ma curiosité va suivre ces sillons. Au bout de quelques mètres cela devient fossé tortueux et profond, puis tranchée sinueuse, puis gouffre. En quelques mètres, une dizaine parfois, petit sillon est devenu canyon.


Et au final, canyon















Et c'est un décor en creux qui sabre le paysage, mais pas en ligne droite, oh non, au gré de la géologie, de la pierre, ce sera méandres, virages, courbes, escaliers, sauts. Le petit talus de 50 cm qu'on a descendu devient muraille de 20 m où il faudra trouver un couloir, une faille pour remonter à la surface tout là haut. 


Méandres, falaises et recherche du lieu pour descendre 



Les falaises aussi sont ravagées



La récente pluie a fabriqué des mares, de couleur jaune ou ocre, un sol de glaise où le pied glisse, des parties sèches comme des écailles, un serpent souterrain ondulant où se love parfois un serpent, un vrai, la couleuvre d'ici, dite à échelons et qui refuse de me laisser passer. Je n'insiste pas, je contourne. Dans les ravins on peut aussi escalader. Il y a des confluences étonnantes, où l'on s'insinue, le coeur un peu serré, il y a ce ruban de ciel là haut, gris ces jours ci, et puis il y a surtout la fantaisie.


Visage classique du ravin des Bardenas


Couleuvre à échelons


Les falaises sont hautes
On arrive à trouver un passage pour descendre

Il a plu récemment








Mais en bas on ne peut pas toujours passer
En plus, le sol est très glissant

Le ravin peut rester assez étroit ou alors dans un espace plus vaste, s'élargir, devenir boulevard, moins seyant, avant que de croiser la piste qu'il peut dévorer en un instant. C'est un monstre qui peut enfler et aller remplir les "balsas" si bleues sous le grand bleu.


En route vers la piste ou le lac de retenue, la "balsa".







Je n'ai pas parcouru des km de ravins, mais ce voyage dans le ventre des Bardenas est à coup sûr le grand coup de coeur.

Dans ce ventre brun ou ocre ne domine pas le caillou. Domine la terre et la terre c'est malléable, friable, c'est la matière du sculpteur, d'autant qu'ici c'est de la glaise.

Où la main raffinée de l'eau a créé à tout va.

Il y a le sol, qui montre la puissance et le trajet du courant : classique.

Et puis les parois que l'eau a sabrées de pieds en cap en draperies, dentelles où les racines végétales ont l'air de guirlandes.

Les falaises rongées


Dentelles de terre et de racines


On trouve des couloirs, des escaliers et des tunnels, des puits aussi, comblés d'épineux venus des champs, des boyaux où ramper donne un soupçon d'adrénaline avant que de s'enfoncer dans la falaise en de vertigineuses citadelles.


Paysage classique des falaises



Voyage au coeur des ravins




Toboggan argileux

Puits creusé dans la falaise
Epineux comblant les puits




Pont fragile ou pas

Des arches ouvertes sur le ciel, que sais-je encore ? 


Far West


Oui c'est de la glaise

Une bien curieuse arche



Autre aspect


Il y a des jeux d'ombre et de lumière, des couleurs irréelles et...des cadavres !

L'envers du décor, c'est le ventre des choses indigestes. Une mâchoire figée d'un rictus pour l'éternité, une colonne vertébrale, un pelage couleur terre, un corps tordu figé dans la glaise, emmuré vivant et ressortant peu à peu de la tombe au gré de l'érosion. C'est le plus effarant du voyage.

Colonne

Un rire éternel



Pris au piège


Sur les pentes luisent de grands éclats scintillants : des plaques de gypse fragiles sous les doigts. Le désert en regorge de ces fragments. Dans les ravins ce sont des plaques. Parfois on voit, en haut la silhouette d'une forteresse de terre et de pierre, on peut voir quelques touristes qui regardent en l'air. On ne me voit pas et je me fais oublier.

Dalles de gypse


Comme je fuis le monde, mes périples en terre profonde n'ont pas de témoins. Ils m'offrent le coeur battant, la peur de rencontrer un animal et n'avoir pas d'échappatoire, mais l'envie de voir, de poursuivre le chemin, est lancinante. Quand le relief forteresse plonge directement dans le ravin, on a l'impression d'être très profondément enfoui, le ciel est si loin là haut et barré de murailles . 


Un lacis de ravins

Un arbre insolent et vert tranche par sa rareté. C'est fascinant à chaque pas, j'avance, retenant mon souffle, il faut que j'écoute, surtout. Oui, un voyage étrange qui m'emmène dans un antre confidentiel. 



Solitude verte



On dirait un oued saharien







Puits de lumière céleste



Un relief d'exception


J'ai manqué la Bardena Negra, celle plus massive, encore semée d'arbres. Je me suis faite piéger par les pistes toutes interdites, venues de la périphérie. Il faut savoir l'accès unique, depuis la route, et partir...à pied. Sur des km. Je n'ai pas eu ce courage là, une bonne 15 aine de km aller retour m'attendaient pour les Pilatos et le Rincón del Bu. Et leurs ravins. Un but de prochain retour.

La Bardena Blanca où j'ai évolué sur terre comme sous terre m'a enchantée. Et puis il faut garder une part de rêves et de regrets non ? N'est ce pas le sel de la vie ?








jeudi 22 octobre 2026

Espagne : Désert des Bardenas, sens dessus dessous.

 Le désert des Bardenas s'étend sur 392 km2, entre Navarre et Aragon, dans le secteur de la petite ville de Tudela. En Espagne.



Arrivée dans ce secteur (loin de chez moi) que je ne connais pas, je ne sais pas comment accéder à ce désert que je convoite depuis de nombreuses années. Il faut dire que je ne prépare pas mes voyages, j'aime découvrir plutôt au feeling. Donc, je consulte ma carte en voyant que je suis un peu trop au nord, et je prends une piste un peu au hasard, ce sera la bonne, l'accès nord. Car ce désert n'a ni fleuves, ni routes, mais des ravins, nombreux, des pistes de terre toutes interdites, des passages à gué récemment défoncés : comme dans les déserts, quand il pleut, "ça déménage"! Et ça a déménagé il y a peu.


Le premier contact ? Une sorte de respect devant cette nature inhabituelle, un émerveillement, devant ces reliefs et ces couleurs. En fait c'est plutôt monochrome, de l'ocre, du jaune paille, du marron, un peu de gris et même du bleu. Pas une once de vert, c'est réservé au printemps, ni de rouge, Les ruines des bergeries se cachent, se fondent au relief.

Le soir tombe, cela devient envoûtant. Je suis seule au monde avec mon camion et mon chat. Les derniers touristes ont continué ou rebroussé chemin. La piste est bien damée, il est intéressant de voir les lieux à éviter quand il pleut très fort, et le paysage raconte une fabuleuse histoire d'eau, qui est l' Histoire des Bardenas. Tout de suite l'histoire de l'eau s'impose.





Premier contact en hauteur



Etonnant, mais pas tant que ça



C'est l'histoire de l'eau, de la terre
et du vent dominant qui parle



Bien sûr, n'ayant vu aucun panneau contraire, je choisis de m'isoler (une vaine expression) derrière une colline pour passer la nuit. D'abord j'escalade une colline, en "escalade" que je descendrai, à pied, en marche arrière, et coincée sur un mince fil de roche, étroit comme un couloir, je découvre un lieu de recueillement, un hommage en français à un français défunt,  nous serons deux donc à partager la nuit ici. Le soir tombe, le ciel s'allume de bleus et orange, c'est magique.

Du haut de mon perchoir, et mon hôtel



La "puesta del sol"


Matin : personne n'est venu m'extirper de mon rêve et je vais visiter une cabane pastorale avec son drôle de sas, un peu de mon pays revisité ici. 


Cabane pastorale d'autrefois



Des ruses de sioux



Et oui, les animaux n'entraient pas



Un des très nombreux cortals (bergeries)

L'histoire de l'eau va me poursuivre tout le jour : ce sont ces reliefs tabulaires avec leurs drôles de coiffures ou d'effondrement, ce sont ces ravins sans fond, nés de rien, une saignée dans le sol qui en quelques dizaines de mètres deviennent gouffres .

Le pont a été emporté, ce n'est pas le seul

Alors ces Bardenas ? J'apprends leur histoire avec mon bréviaire, l'informatique.

Les dinosaures s'étaient éteints de puis déjà longtemps lorsque se forma une mer intérieure dans une dépression dite de l'Ebre, grand fleuve espagnol. Cette mer intérieure accumula les sédiments puis, avec la formation des Pyrénées, il y a 10 millions d'années, l'ouverture se fit, l'eau s'écoula, le relief se forma, et les formes surgirent, reprises par l'érosion du vent, de l'eau, selon leur matière. Canyons et collines se formèrent. Les premiers habitants apparurent dès 8000 ans av JC. Et le relief continue à vivre et à se sculpter. L'étonnant c'est de voir ces formes figées et de ressentir intensément que le temps qui passe peut les ravager très vite et que si je reviens un jour, ce que j'ai pu arpenter aujourd'hui sera modifié. J'ai l'impression de mouvement perpétuel dans ce décor figé.


Paysage et travail de ruissellement


Steppe d'alfa et autres

Ce décor qu'apprécient tant les touristes s'est un peu fermé au tourisme sinon "plaisir des yeux". On roule sur ce qui est autorisé, on caresse du regard, faut pas toucher, faut pas grimper, on peut marcher, faire du vélo, mais les véhicules restent au bord de la piste ou sur certaines voies de garage. Paradis des vélos, assurément. Je suis à pied et les distances sont longues et monotones pour arriver sur site(s). Qui ne sont pas indiqués, aucun sentier cairné ou indiqué, sur mon parcours. Alors j'ai quartier libre.


Le symbole le plus employé


Pyramide plus ancienne qu'en Egypte ! Relief en hauteur



Et relief en creux : ravins


Ah elle m'a fait envie celle là !


Ma curiosité naturelle et mon désir d'aventure vont donc trouver bien vite leur terrain d'action. Je fais le circuit réglementaire, je m'offrirai ainsi plus de 50 km de piste en camion en n'ayant pas vu une grande partie de ce que je voulais, je contournerai comme tout le monde le vaste camp militaire qui occupe le centre du Désert, je saluerai les reliefs ruiniformes, parfois un peu plus que du regard, en choisissant de mettre mes pas où cela ne dégrade pas, il y a suffisamment de gradins de grès, et surtout je me repaîtrai jusqu'à plus faim des reliefs, des saignées, des courbes, des arêtes, de tout ce que ces reliefs peuvent offrir au regard. 


Ce n'est pas très fréquenté mais accessible à tout véhicule

C'est surtout terreux, mélangé à des débris minéraux et ça a une grande portance sous les mains et les pieds...mais ça ne se touche pas ! J'ose, bien sûr, un peu, pas trop, discrètement...Le seul bastion autorisé à escalader, par plusieurs accès, est le Rallón, un plateau tabulaire incliné, où j'accèderai par la voie du hasard, et où je découvrirai un ancien chemin pavé de très bonnes intentions, sans doute celle des bergers d'autrefois.

Le matériau : terre et graviers, c'est compact

Tout en rondeurs; il n'y a pas la moindre dune de sable

Relief fragile


Effondrements de grés, ils servent de voies d'accès faciles


Cailloux roulés, le sol d'ici
Travail de la pluie


Une orgie de plissés : le Rallón

En biais l'ancien chemin pastoral


De là haut, quelle vue, mais quelle vue ! C'est la vue aérienne des Bardenas, c'est l'agriculture omni présente, des chaumes à perte de vue, ce sont les méandres des profonds ravins et canyons, le ciel sans fin, le silence. Une balade sous la pluie, le matin, a ajouté un charme supplémentaire : j'ai vu l'impact de la pluie sublimer un instant les reliefs et les couleurs, j'ai vu l'esquisse du travail de l'eau. Juste avec des nuances de teintes.

Au printemps tout est vert, mais je préfère ainsi



Le désert est très agricole. Pastoral dès le Moyen Age


Réseau de ravins


Sur les pistes on rencontre de gros tracteurs
Une sorte de coeur battant ou bien un as de pique pourquoi pas ? 


Vers l'est, la grande retenue de Malvecinas


Le Rallón : un des phares, à 408 m d'altitude. Le point culminant des Bardenas est à 646 m. Mais le relief assez pyramidal fausse les ressentis. Et risque de bouger un jour !


Un pied sur la terre ferme et l'autre ? Le vide entre les deux 

Et un caprin haut perché et au pied sûr


L'eau existe dans le désert. Quelques retenues ou balsas, bien nourries par pluies et ravins, sont les vestiges de la transhumance d'autrefois et sont essentielles à la survie de la faune.

La transhumance et le pastoralisme existèrent dès le Moyen Age, entre la Vallée du Roncal, à près de 100 km à vol d'oiseau (où j'ai vu ponts et voies de transhumance) et les Bardenas, au moyen de cañadas (chemins de transhumance). Quant à la déforestation elle dura sans pitié du 11 eme S au 19 eme S !!


Balsa de las Cortinas


Celle ci, modeste est le paradis des grenouilles,
oiseaux et insectes

Le Cabezo Piskarra (466 m) m'a attirée par son visage et son nez moqueur mais j'ai été incapable de me hisser plus haut que le pied du nez. Oui il m'a fait un pied de nez.

Cabezo Piskarra


Alors progresser vers un relief est compliqué : on a une sensation de planéité où la terre rejoint le ciel et, d'un seul coup un ravin coupe la route, sans prévenir. Le franchir peut s'avérer plus compliqué que de grimper. Mais ce sera le prochain sujet.

Petit et profond ravin
passage aérien
ou souterrain


Je contourne la zone militaire et j'avise un gros "Cabezo" celui de los Hermanos (349 m), au terme d'une ligne droite sans fin. Celui là il me le faut !

Sans vergogne, j'en fais le tour et je grimpe sur l'arrière, bien sûr que je suis en ligne de mire de l'armée mais je préfère cette face à celle des touristes ! Surtout qu'ils sont en majorité français. Et c'est pas le meilleur à l'étranger. Montée facile d'éboulis en éboulis, et me voilà dominant "le monde". C'est beau...






Trois jeunes m'emboiteront le pas, à ma descente et ils ne seront pas inquiétés non plus. Ce n'est pas de la provocation. C'est juste l' Envie. 

Voici le fleuron inaccessible du Désert : le Castil de Tierra qui attire le monde. Le stationnement à sa base permet le flot de touristes.



Au soir qui tombe, les lointains se coiffent de beaux nuages étincelants. Là bas, vers le nord.


Ma seconde nuit sera sur le perchoir du Mirador d' Obispo (340 m environ), au vu et au su du camp militaire mais n'est pas provocation. Je ne me cache pas ! C'est des années de rêve qui s'étalent autour de moi, dans le silence et la solitude du soir qui tombe, des reliefs qui s'allument de rouge et s'éteignent. C'est la nuit et sa chanson silencieuse, mon sommeil en demi teinte, personne ne me délogera. Je ne réitérerai pas, je l'ai eu mon Noël anticipé.


De mon hôtel



Dans l'or du soir qui tombe










En été je n'aurais pas osé, 
en été on m'aurait délogée


Le désert s'est vidé


Et je suis restée...

Je quitterai le désert après 2 jours et deux nuits, laissant derrière moi de grandes portes ouvertes vers un retour : il me manque tant de choses. Mais il faut se laisser le temps de savourer. Oui je quitte à regrets, je pouvais encore rester et je choisis de ne pas le faire.

Mais je n'ai pas tout raconté car l'envers fut plus envoûtant que l'endroit et de loin, ce qui m'a le plus conquise : alors c'est quoi l'envers des Bardenas ? Devinez..

                                                                                                                                 A suivre...




L'envers
Le désert sait aussi prendre de la couleur



Situation des Bardenas en Espagne


Carte des Bardenas : en jaune foncé, la zone militaire interdite