C'est une bien surprenante histoire que j'ai conclue par la visite d'un lieu qui fait froid dans le dos au sens propre comme au figuré. (Ce lieu est dangereux, voir en fin d'article).
Un jour, il y a très longtemps, une balade à VTT sur le Causse m'avait conduite à un aven ou gouffre d'où émergeait un très haut mur ruiné. Mes souvenirs étaient précis quant à l'image que j'en avais gardée, incertains quant à une lecture m'ayant signifié que c'était une ancienne cave à roquefort, nuls concernant la situation du lieu.
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| Le Causse à Campestre et Luc. Gard |
Et voilà que récemment cette histoire me rattrape à l'improviste. Il ne me faut guère réfléchir pour aller sur site à 250 km de chez moi.
J'ai pris des repères, scanné la carte, le réseau risque d'être nul. Ce sera d'ailleurs le cas.
Oh j'hésite avant de me rendre sur les lieux car ce que j'ai lu me fait froid dans le dos et, cette fois, c'est au fond du gouffre que je vais devoir descendre.
Au 19 eme siècle furent créées les maisons de correction ou de redressement pour enfants délinquants ou non. Juste pour certains, la malchance d'être orphelins et abandonnés à eux même comme des chiens errants. Alors, entre rapines et bagarres pour la survie, ils finissaient par être enfermés dans des sortes de bagnes. Nommés colonies pénitentiaires. Celle dont je vais parler exista de 1856 à 1929. Sur le plateau du Causse du Larzac, dans le Gard. Inspirée d'une autre en Indre et Loire. Le propriétaire fondateur possédait 1200 hectares arides et semi stériles sur le Causse, il créa de toutes pièces les bâtiments, dans un hameau, je ne conterai pas toute l'histoire; il y avait instituteur, médecin, prêtre. Il y avait aussi les cellules pour les punitions car des petits drames s'y jouaient (évasions, violence, même un meurtre). 50 enfants de 5 à 21 ans étaient employés sur l'exploitation, au fil du temps ils devinrent 280 : construction de chemins, épierrage, mise en culture des champs et participation à l'élaboration du fameux roquefort. Car 900 bêtes vivaient sur l'exploitation qui fabriquait aussi le fromage.
Je résume très brièvement. Un article explicite sur Wikipédia racontera mieux que moi.
Alors c'est là que commence l'histoire la plus extraordinaire. Sur cette propriété, érigée sur un relief karstique, se trouvait un aven (gouffre) que le directeur, paysan, éleveur de brebis, fit aménager en cave d'affinage, l' Aven de Saint Ferreol ou Saint Ferron.
Il n' avait aucun accès à ce gouffre profond de 62 mètres; il avait été exploré au moyen d'une corde pendue dans le vide, et, lorsque débuta l'aménagement, c'est suspendus à cette corde que descendaient les jeunes pensionnaires, terrifiés par cette descente et ce trou sans fond. Puis un treuil fut installé et sans doute une petite nacelle pour matériaux et "bagnards".
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| Le bâtiment de la fromagerie sur le vide. |
La partie la plus profonde du gouffre, - 80 m, la fromagerie inférieure, fut nivelée et équipée d'étagères en bois pour recevoir les fromages (la ferme en fabriquait 125 kg /jour). Comme la ventilation était mauvaise, on fit creuser à ces enfants une galerie de 60 m de long surmontée d'un puits vertical de 20 mètres de haut qui permettait la circulation de l'air . 135 m3 de roche, 297 tonnes à déloger et évacuer.
Car ces fromages il fallait aller les chercher là au fond! Un tunnel de 220 m de long en pente fut creusé à partir d'un gouffre voisin et une petite voie permettait ainsi d'amener à la surface des chariots emplis de fromages. 220 m de long ce furent 8 mois de travail, 200 jours, 792 m3, 1750 tonnes, au pic et à la barre à mine.
Ce résumé succinct ne rend pas l'ampleur de l'histoire. Mais forte de cette histoire, je me rends sur le site, seule avec mon angoisse et son poids collé à ma peau .
J'ai hésité à y aller. Nantie d'une corde, de deux lampes et d'un casque dans mon sac, d'un plan sur mon écran, seul viatique car il n'y a pas de réseau et de la rencontre avec l'éleveur du coin très bienveillant, je parcours 800 m avant que d'arriver dans un lieu désertique où une ceinture de barbelés délimite l'aven. Franchir cette clôture piquante est un jeu d'enfant (elle possède une ouverture) et je longe un gouffre sans fond, habillé d'arbres et de buis; la façade immense du bâtiment, grise et béante de toutes parts émerge à l'air libre. En me collant à l'angle du mur et m'amarrant aux buissons, je descends, un passage humain se dessine, je ne devine même pas le vide immense sous mes pieds et j'arrive à la petite salle du treuil. Il est là, verdâtre, rouillé, avec l'armature des cordes à l'aplomb du vide...je pense à ces enfants suspendus là, je suis glacée.
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| Sous ce bâtiment, 40 m de vide |
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| L'accès actuel au bâtiment, prudence ! |
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| Emplacement des cordes |
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| Le treuil |
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| Le fond du gouffre où se trouvait la fromagerie inférieure Se pencher sur ce vide est vertigineux (photo au zoom) |
Les voûtes, sur deux ou trois étages, inaccessibles, sont au dessus de ma tête, il n'y a plus rien à voir, je frissonne, je remonte au soleil du Causse.
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| Salles voûtées de la fromagerie supérieure |
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| Plafonds voûtés de la fromagerie supérieure |
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| Les voûtes et le treuil donnant sur le vide |
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| Gros plan sur le bâtiment et les voûtes |
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| Un escalier menait au bâtiment mais tout est effondré à présent |

C'est un peu le "trou de l'horreur" que je quitte. Mais il me reste le long tunnel sous terre; j'en ai d'autres à mon actif et je n'aime pas vraiment ces boyaux. Je cherche, plan en main et je ne trouve pas.
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| Le plan à ma disposition |
J'ai visité un autre bâtiment un peu moins ruiné , c'était la réception des fromages prêts à l'expédition,
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| Local de réception des fromages |
j'ai vu le puits surmonté d'une tour, élégant, mais toujours pas trace du tunnel.
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| Le puits d'aération |
Quand devant moi se dessine un autre gouffre, une cuvette d'effondrement, pas un aven, vaste entonnoir empli de végétation. Je suis son pourtour jusqu'à trouver un chemin en tranchée qui mène dans le gouffre. Car c'est bien un chemin, bâti sur le flanc du gouffre et épousant son contour, en spirale pour atténuer la pente. 350 m de spirale. C'est d'ailleurs très désorientant une spirale ! La végétation est dense et les chevelures de mousse habillent les buissons. C'est vert, silencieux, glauque, pas du genre attirant.
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| Le chemin menant au tunnel dans l'autre gouffre ou cuvette d'effondrement |
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| Le chemin en spirale dans la cuvette et le tunnel |
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| Paysage de la cuvette |
Soudain l'entrée du tunnel est devant moi. Pincement au coeur. Je coiffe le casque, j'installe l'éclairage et je m'introduis dans le souterrain assez haut et large (2m x 1.80 m), taillé dans le roc, ressemblant étrangement à celui du funiculaire d' Axat. J'avance, comme il est rectiligne, la petite lueur perdure dans mon dos. Je sais que lorsque l'appel d'air se fera sentir, je serai arrivée. Une partie de la voûte faite de pierres taillées évoque uns section plus friable et soudain une lueur ténue et l'appel d'air se font présents.
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| Entrée du tunnel tunnel |
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| Vestiges de sa porte |
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| La voûte renforcée |
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| Dernière porte |
L'arrivée au bout du tunnel est saisissante : on arrive dans le noir, une lueur diffuse provient du ciel tout là haut et un escalier plonge dans le vide béant et noir; 38 marches conduisent dans la partie souterraine de l'aven, vaste salle qui servit de cave, où gisent encore des débris de bois, de métal, faibles vestiges d'une vie stoppée voilà un siècle.
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| Dans la partie obscure de l'aven : la salle de mûrissement des fromages, et l'escalier conduisant au tunnel |
J'erre dans cette salle obscure, négligeant par angoisse l'extrémité, ce qui me privera de certaines constructions (mur, annexes) dans un silence de sépulcre, mon regard allant au rassurant, un entonnoir vert glauque en haut d'un haut talus, le fond de l'aven à l'air libre. Il y a de l'humidité des mousses vertes, puis plus haut des arbres et enfin tout en haut, le mur de pierres grisée et la trouée minuscule de ciel bleu, le monde à l'envers.
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| Le ciel vu du fond du gouffre |
Je me sens toute petite, toute isolée, pas apeurée, mais dépaysée comme jamais. L'effet solitude accroit sans aucun doute le ressenti. A deux ce serait presque une banale escapade. Seule, cela devient aventure. Je n'ose même pas faire de bruit ; l'histoire de ces petits bagnards emplit l'espace et colle à ma peau.
C'est bizarre, je ne parviens pas à m'arracher à ce lieu plutôt sordide. Je ne vais pourtant pas moisir ici comme un roquefort !
Alors je remonte lentement à la surface, comme revenue au monde des vivants après une escapade dans un tombeau. Très vite l'envie de redescendre me taraude, mais c'est non. Envie de redescendre pour revoir les lieux, de façon plus objective, débarrassée peut être de ce qui collait à ma peau.
Le soleil chaud d'avril baigne le Causse silencieux mais pas de ce silence épais des profondeurs.
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| Le Causse autour du site |
Je pense à ces enfants qui revenaient du bagne, fourbus, soir après soir. Avaient ils encore gardé une âme d'enfant ?
Plus tard, je fais une visite au hameau d'où tous les vestiges sont absents ou emmurés, hameau vendu en plusieurs parties, comme pour effacer cette trace peu glorieuse de son histoire.
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| Le hameau du Luc enfermé derrière ces murs |
Ce sera la nuit, alors que l'angoisse rétrospective me dévore que je mesurerai le côté émotionnel de cette aventure, en superposant l'histoire aux images et au ressenti.
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Sources informations et plans : inventaire ferroviaire de France (clic sur ce lien) section "tunnels remarquables".
Avertissement : le site est propriété privée et non signalé; la plus grande prudence s'impose ainsi que le respect des portails et clôtures, pour cause d'élevage. Le site est dangereux, notamment l'accès à la fromagerie supérieure et au treuil. Une corde peut aider à l'assurage . Je ne conseille pas cette partie de visite à personnes non expérimentées.
















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