vendredi 6 mars 2026

Espagne (Aragon) le sel des Monegros

 En Espagne, entre Lerida et Saragosse, à peine au delà de la Catalogne, se situe le désert des Monegros, une immense étendue (275 000 ha) qui n'a pas de désert que le nom.

Dans le désert

 Des terres sèches, des vallées sèches, des collines pâles, une végétation rare et étique, des sols argileux d'où émergent  de gros blocs d'albâtre livide  et translucide selon leur taille, les Monegros n'ont d'autres eaux que celle des faibles pluies (350 mm /an) et celles des canaux drainant sur plus de 200 km les eaux de l' Ebre et du Cinca qui ont fait "refleurir" le désert et ont habillé de vert ses terres pauvres et jaunes.

Situation des Monegros


Les Monegros furent couvert de végétation autrefois, d'où leur nom "les monts noirs". Chênes verts et genévriers couvraient le pays de leur chevelure sombre. Disparus au gré de la déforestation, il ne reste que très peu de végétation et d'arbres, genévriers sabine pour la plupart.




Le voyageur parcourant ce désert roule sur de longues routes rectilignes qui semblent devoir se noyer dans l' Ebre ou monter à l'assaut des monts blancs des Pyrénées. Des pistes de terre, pistes de poussière, quadrillent le pays, avec leur signalisation routière, telles de vraies routes secondaires. On peut rouler à l'infini sans voir villages ni humains, sans voir les troupeaux de moutons du temps jadis ni les bovins des immenses bâtiments d'élevage moderne. Pour tout relief, un arbre isolé, un lointain clocher d'église ou des cordons de cailloux, des buttes de cailloux, nés de l'épierrage et semblant toucher le ciel. Et des ruines, des ruines de fermes et bergeries dressant sur le ciel leurs poutres ravagées et leurs murs écroulés, de pierres et torchis. Isolées, en cordons ou en hameaux, elles sont très nombreuses et aucune n'est restaurée.

Champs de ruines



Jamais je n'ai visité autant de ruines


Route sans fin



Piste sans fin













Canal sans eau

Les confins

Les couleurs

Ancien épierrage en cordons


Ou en tas


Il est impossible d'y trouver un point d'eau, une source , un ruisseau. Mais lorsqu'il pleut d'importance on peut s'y embourber et voir les rares ravins déglutir une eau boueuse et cascadante. 

Un ravin


Et le sel ? Oui le sel existe et je l'ai rencontré. J'ai pu le goûter sur les rives d'un ravin escarpé, en stries blanches mêlées à la terre, en plaques étincelantes . Le sel est partout dans ce sol qui fut un immense lac salé qui commença à se vider vers la mer il y a 5 millions d'années, qui fut mer intérieure avec ses dépôts de sédiments lisibles comme portée musicale dans la coupe des collines.




Toutefois il y a de l'eau salée dans ce désert, celle, épisodique, des lagunes, nommées lagunas, hoyas, ou salinas. Elles font sur la carte de belles taches bleues comme des flocons disposés au hasard, de toutes tailles. Sur le terrain, on pourrait dire "on ne voit rien". Une petite dépression grisâtre, couverte de végétation rase, piquante et sèche craquant sous les pas. Lorsque l'eau occupe ces dépressions, c'est de l'eau salée. Très salée, je l'ai goûtée. Elles furent exploitées, autrefois, à très petite échelle, exploitation vivrière pour conserver les viandes dans le sel.

Une lagune sèche


Une autre avec de l'eau salée


Je n'ai pas vu la plus célèbre , celle de Sariñena au nord du désert devenue un lieu touristique pour l'observation des plantes et des oiseaux.

Mais à la tombée du jour, sous les feux du couchant j'ai "amerri" aux rives de la "Laguna de la playa".


Laguna de la playa ou del Rey


Le bâtiment majeur


C'est un témoin de l'exploitation intensive du sel puisque on en extrayait 170 tonnes. L'eau de pluie emplit les dépressions et attire le sel contenu dans le sous sol qui jaillit aussi en quelques sources. Ensuite commence le processus qui, de mai à octobre, va évaporer l'eau et déposer le sel. Extraction très classique  qui aurait débuté à l'époque romaine mais à connu son apogée aux 17 eme et 18 eme. Il y avait même une police du sel, sur place. Bien très précieux pour les salaisons de viande et non pour la consommation car amer. (magnésium). Aujourd'hui le site présente un immense bâtiment effondré à l'intérieur, c'était les logements des ouvriers, les magasins, les bureaux et les écuries pour le transport. Les bassins étaient alimentés par des canaux, dallés de lauzes sur lesquelles se posait le sel après évaporation et de bassins pour retenir l'eau salée lorsque le lac s'asséchait lentement.


Le bâtiment le plus ancien,



Vestiges 


Autres vestiges



La ruine, du sol au plafond






Les anciens bassins
Canal pour amener l'eau salée


Un des bassins de stockage



Bassin d'évaporation



Et l'organisme vivant (depuis la préhistoire) donnant
la teinte rose à l'eau et capable de survivre sans eau

Au couchant, alors que les murs s'allument de fauve, que les oiseaux poussent leurs derniers cris du jour, qu'un vent frais balaye le soir qui tombe et me fait frissonner, que je suis seule dans ce décor, où s'installent le silence et l'ombre, ce n'est pas désolant, ni angoissant, c'est juste envoûtant.

Mais pas au point d'y passer la nuit, toutefois....







mercredi 18 février 2026

Conflent : les "Vignes du Seigneur" à ND de Vie

 J'ai une prédilection pour cette région et en particulier pour le secteur Villefranche et Fuilla, car souvent on attribue à Villefranche ce qui appartient à Fuilla. Notre Dame de Vie fait partie de cela.

ND de vie


Le décor de Notre Dame de Vie

Logé au pied d'une falaise ocre, cet ancien petit ermitage nommé alors Sanctus Petrus de Rocha, au 11 ème Siècle, abrita un ou plusieurs ermites jusqu'à son abandon au 17 ème S. Puis reprend vie et deviendra Notre Dame de Vie en 1752, à cause de l'installation de l'autel ND de Vie. Abandonné en 1790, il sera plus tard restauré, habité par un ermite au 20 eme S et définitivement vidé d'occupant; sa dernière restauration date de 1993. Il n'y a plus de messes mais des "aplecs" soit des célébrations à un moment précis de l'année. Seul un chemin muletier y conduit.

L'ermitage et sa grotte



Un étage plus haut

Ce joli petit ermitage est adossé à des falaises calcaires et surmonté d'une très grande grotte qui ouvre sur la vallée de la Rotja et Fuilla, dans un magnifique bain de lumière. très prisée des visiteurs même si l'accès sécurisé est un peu vertigineux.

Dans l'ombre l'église, au soleil, la grotte juste au-dessus





Ici, dans ce secteur, c'est un immense cirque de falaises percées de grottes (anciens lits d'eau), falaises verticales peuplées de vautours, saignées de ravins vertigineux et, dès le pied des falaises, c'est comme une robe verte et grise qui s'étale, en pente abrupte vers la route et la vallée de la Têt. Tout le secteur se nomme Sant Père (Saint Pierre). Cette pente couverte de chênes verts et buissons épineux paraît austère et inabordable. Pourtant...

Vu de loin, le site

Pourtant je l'ai parcourue en tous sens, sur des km qui n'ont rien de plat, un terrain qui vous fait les jambes en béton, et le fessier bleu en cas de chute. Les bras rayés de stries sanglantes et, parfois, le pantalon ou le tee shirt en loques. On n'y rencontre aucun randonneur et on s'y déplace à la faveur des sentes animales menant à l'abreuvoir local : la Têt .


Moi quand je m'aventure dans ce taudis rocheux et végétal, j'ai la tête dans les étoiles, et le bonheur en étendard.

Ainsi, un jour de décembre, mon regard fureteur découvrit un mur là où on l'attendait le moins. Je ne l'avais jamais vu et pourtant il n'a pas poussé tout seul. Poussée par la curiosité j'ai escaladé un talus et découvert des gradins de murettes montant jusqu'à la falaise, mais que Diable faisaient elles ici? Poussant la galère dans ce terrain ingrat, je découvris avec stupéfaction au delà des murettes Notre Dame de Vie; et j'en conclus que je foulais les Vignes du Seigneur.



Le cadastre napoléonien, plus pragmatique, érigé en 1810, nomme l'occupation des sols en la belle écriture de ce 19 eme Siècle.

Vigne dit-il


Vignes et friche répète t'il

Je savais qu'en dessous de la chapelle se trouvait un véritable vignoble en escaliers, mais autour et au dessus de la chapelle, je ne l'eusse jamais imaginé.

Les terrasses en dessousde la chapelle

Alors j'ai visité le coin afférent à la chapelle, visite difficile car tout glisse, s'éboule, est hérissé de piquants et ce n'est pas une promenade de santé. Mais j'y reviendrai, au plus près des falaises. Tout près des multiples touristes qui montent à l'ermitage, on est vraiment hors du monde et pas en absolue sécurité.

La partie en jaune est le site de vignes autour de la chapelle (rouge) surmontée de la grotte
(blanc). J'ai visité la partie jaune sur la gauche

Les murettes semi effondrées soutenaient des parcelles dont la terre avait du faire un beau et pénible voyage à dos de mule avant que d'aller se poser là pour l'éternité.


Ils avaient bâti des murettes jusqu'au pied des falaises


En rangs serrés et écroulés













Le chemin de ND de Vie nommé aussi
de Sant Père


















Mais que le paysage devait être beau avec cet écrin de falaises orangées, ces blocs de marbre fleur de pêcher ou de marbre griotte entourant les ceps, et cette chevelure de vignes allant du vert tendre et luisant au printemps au flamboiement de l'automne. Quant à l'hiver, ces moignons noirs et pitoyables implorant le ciel alors que des feux de sarments répandaient leur flamme vive et leur fumée odorante nimbant le site, Dieu quelle beauté.


La chapelle et la grotte



Sur la droite de la chapelle, un couloir étroit d'anciennes vignes


Jusqu'au bout du possible


Ah si je savais peindre....

Aujourd'hui, personne ne pense à cela, personne ne visite ces trésors cachés, et mon âme de paysanne ne peut le conter qu'en ces lignes. Personne hormis quelques passionnés comme moi. Michel Prats en fait partie. Il sera un prochain visiteur .

Relevant d'un méchant virus, j'ai opté pour ce site escarpé pour ma première sortie et le miracle eut lieu: j'ai réussi, toussant et ronflant comme une vieille locomotive, à me faufiler dans les vestiges de ces vignes, à arpenter ces escarpés chemins muletiers, à me pencher sur des ravins sans nom, dans le cadre d'un  paysage sans fin ouvrant sur des confins drapés de blanc.


J'ai réussi à passer un après midi de rêve au pays où le virus se voulait roi mais où Saint Pierre et Notre Dame de Vie ont conjugué leurs efforts pour le remiser sans pour autant m'offrir le moindre verre de vin. Il y a si longtemps que le sang de la vigne s'est tari ici.


En jaune le site visité, en orange, non visité