mardi 27 octobre 2026

Espagne : Aragon. Un peu de montagne pyrénéenne ?

 Bien sûr l' Espagne des Bardenas, du Somontano, des confins des Monegros et autres régions du Rio Cinca m'a enchantée. Comme m'enchantèrent naguère toutes les régions de ma jeunesse, sans exception. 

Mais...la montagne m'est essentielle, c'est ma goutte d'eau dans le Désert. Alors je tourne le dos aux terres blondes et sèches de cette saison et je file vers les Pyrénées.


Je vais m'offrir à petits tours de roue  les piémonts, les vallées étroites et encaissées, les prairies lumineuses, les étranges crêtes et arêtes inaccessibles au commun des randonneurs, les vallées où bondissent des torrents, enfin les images classiques de montagne. Ici je ne peux briguer aucun sommet, aucune grimpette, aucune arête, mais quelques friandises hors sentier ou bien un parcours classique, soit vers un ibón (étang) soit vers un col. Ou un refuge. Ici on se déplace de refuge en refuge. Dans l'écrin des montagnes. Dans nos Pyrénées catalanes, où les reliefs ont l'air de douces collines, on peut grimper presque partout où on veut. Jusqu'à plus de 2900 m. Ici, comme aux Bardenas, c'est aussi "plaisir des yeux", non par interdit, cette fois. Qui peut oser se jucher sur les guère plus de 2000 m de la photo ci-dessous ? 

Les inaccessibles reliefs (Secteur Refuge de Zuriza). Vallée d' Ansó

Après avoir tâté du terrain, goûté du paysage, crocheté mes doigts sur du calcaire, je décide juste de partir au hasard. Il est hors de question de dormir sur un parking de montagne, l'analphabète n'a même pas d'excuse : c'est...


J'ai visité systématiquement les vallées d' Ansó, de Hecho, plus tard du Roncal, c'est celle de Aragüès del Puerto, qui, par hasard, m'invitera à la marche. 

Arrivée au parking du Refuge de Lizarra, je prépare mon sac et je regarde les panneaux, ce sera le Col de Bozo. Pourquoi ? Pourquoi pas ? Le relief tourmenté que j'entrevois est le moteur du jour.


Le Refuge de Lizarra


La rando sera brève, un parcours pas très long et un dénivelé de débutante, mais je suis juste là pour saturer mes papilles.

Aucun souci d'orientation, c'est le GR 11 autant dire "un boulevard", et pas suffisamment d'énergie pour aller tâter de la roche hors sentier si loin de chez moi. Au risque de me rompre les os . Il y a quand même, dans mon camping car, un chat qui compte sur moi et qui compte pour moi.

Personne sur le chemin dans la prairie. C'est une piste qui ondule et conduit à une petite cabane refuge, la Cueva. Le décor est planté et plantureux, le parcours reste à découvrir.

Refugio de la Cueva

Le sentier regarde les pics mais ne les touche pas. Des sites d'escalade ou de spéléo varient le menu, perso, j'aurais pu juste quitte le sentier, aller jusqu'aux falaises, grimper un peu, ou profiter d'un couloir, gagner le col par un chemin de traverse, mais j'en suis incapable, je ne comprends pas pourquoi mes jambes sont de plomb, mon souffle est court, mon coeur s'affole, l'usure me dévore, je ne peux davantage marcher en montagne que sur le plat pays des Bardenas. Je n'ai pas encore compris que j'ai depuis le départ un passager clandestin : le covid. Qui trois semaines après, me terrasse encore.


Dalle d'escalade


Et il y a foule

J'arrive très péniblement aux 2060 m du col après un insurmontable dénivelé de 500 m, seule l'envie de "voir ce qu'il y a derrière le col" pousse un pas après l'autre.


Col del Bozo 1996 m

Le col ouvre sur des lointains bleus, une vallée verte à fond plat où serpente un ruisseau, en vue du refuge suivant, il ouvre sur des pics où la roche a un relief et une couleur de neige. Le sentier se divise en deux au col: vers Canfranc ou vers Candanchu. 10 km les séparent, sur la route du Somport. Par les sentiers, le chemin est d'une impressionnante longueur, les reliefs à couper le souffle au vu de la carte. Moi, je n'ai que les hors d'oeuvre, en décor et pourtant...


Les bleus du col


Barranco de Lagüer, direction Canfranc


Dans ces vallées de montagne
se trouvent des dolmens

Pico Llena del Bozo 2497 m



Autre morphologie de roche


Direction Candanchu


C'est surtout à la descente que je vais les apprécier ces reliefs car la lumière est changeante, les nuages mouvants. Les buis s'habillent d'ors et de rouille. Partie avec la grisaille du matin je reviens dans une extravagance d'ombres et lumières,  les décors passent pas toute la palette du gris perle au blanc immaculé. Le paysage semble danser.




Il y a quelques mastodontes sur le chemin


Un jour il s'est détaché




Les couleurs et lumières changeantes



Les buis flamboient


J'ai tout loisir à la descente, nantie d'une bribe de souffle, de me pencher sur des dolines, sur des gradins de pierre où bondit un filet d'eau, qui sait devenir cascade aux heures d'orage ou de fonte, j'explore un ravin, je monte me percher dans une grotte qui n'est autre qu'exsurgence parfois, petites curiosités toutes simples pour une toute simple randonneuse.


                                                                            
Doline

Cascade en escaliers






Recto 

Verso



A bientôt !


Ce n'est rien comme rando, un montagnard ne lui donnerait même pas le nom de rando, mais c'est la lumière qui randonne au gré des reliefs et des paysages. Et c'est elle qui a fait de cette balade sans prétention une perle d'exception.



samedi 24 octobre 2026

Espagne : Désert des Bardenas, le dessous des cartes. Partie 2

 Les Bardenas, disais-je dans mon précédent article, c'est une Histoire d' Eaux. Des eaux qui se sont usées à user un relief né de l'eau marine qui hébergea son socle durant des millions d'années. Des eaux qu'on voit rarement, c'est un désert, mais dont la valse lente ou la valse endiablée continue son inexorable travail d'artiste, de sculpteur.

Méandre du désert

Visage de ravin


Décor pour un ravin , le ravin de Cortinas

C'est dans le royaume de l'eau que je vais m'enfouir, celui qui ne fait pas partie du guide de tourisme, celui qui n'a pas le prestige de ces valeureux reliefs à la conquête du ciel, celui des ombres et de l'envers du décor, celui pour qui j'ai eu un réel coup de coeur.

Le Royaume des Ravins.

Vue aérienne

Les Bardenas, c'est un désert plat, hérissé de forteresses de pierre et de terre, avec sa géographie de champs qui s'insinuent dans tous les coins entre les reliefs. On peut marcher pendant des heures sur ces champs moissonnés, tapis de chaumes sur tapis de rocs lissés par les eaux.


Et puis jaillit un trou, petit ou moyen, des trous où les tracteurs enfoncent la roue quand ils n'évitent pas soigneusement. Car ce trou cache des choses !

Petits trous


Les champs, c'est un petit sillon que la pluie a tracé, venu des reliefs  avec une force certaine.

Un peu plus profond

Petits sillons














Jusqu'au petit gouffre en formation


Et même grand gouffre

Alors ma curiosité va suivre ces sillons. Au bout de quelques mètres cela devient fossé tortueux et profond, puis tranchée sinueuse, puis gouffre. En quelques mètres, une dizaine parfois, petit sillon est devenu canyon.


Et au final, canyon















Et c'est un décor en creux qui sabre le paysage, mais pas en ligne droite, oh non, au gré de la géologie, de la pierre, ce sera méandres, virages, courbes, escaliers, sauts. Le petit talus de 50 cm qu'on a descendu devient muraille de 20 m où il faudra trouver un couloir, une faille pour remonter à la surface tout là haut. 


Méandres, falaises et recherche du lieu pour descendre 



Les falaises aussi sont ravagées



La récente pluie a fabriqué des mares, de couleur jaune ou ocre, un sol de glaise où le pied glisse, des parties sèches comme des écailles, un serpent souterrain ondulant où se love parfois un serpent, un vrai, la couleuvre d'ici, dite à échelons et qui refuse de me laisser passer. Je n'insiste pas, je contourne. Dans les ravins on peut aussi escalader. Il y a des confluences étonnantes, où l'on s'insinue, le coeur un peu serré, il y a ce ruban de ciel là haut, gris ces jours ci, et puis il y a surtout la fantaisie.


Visage classique du ravin des Bardenas


Couleuvre à échelons


Les falaises sont hautes
On arrive à trouver un passage pour descendre

Il a plu récemment








Mais en bas on ne peut pas toujours passer
En plus, le sol est très glissant

Le ravin peut rester assez étroit ou alors dans un espace plus vaste, s'élargir, devenir boulevard, moins seyant, avant que de croiser la piste qu'il peut dévorer en un instant. C'est un monstre qui peut enfler et aller remplir les "balsas" si bleues sous le grand bleu.


En route vers la piste ou le lac de retenue, la "balsa".







Je n'ai pas parcouru des km de ravins, mais ce voyage dans le ventre des Bardenas est à coup sûr le grand coup de coeur.

Dans ce ventre brun ou ocre ne domine pas le caillou. Domine la terre et la terre c'est malléable, friable, c'est la matière du sculpteur, d'autant qu'ici c'est de la glaise.

Où la main raffinée de l'eau a créé à tout va.

Il y a le sol, qui montre la puissance et le trajet du courant : classique.

Et puis les parois que l'eau a sabrées de pieds en cap en draperies, dentelles où les racines végétales ont l'air de guirlandes.

Les falaises rongées


Dentelles de terre et de racines


On trouve des couloirs, des escaliers et des tunnels, des puits aussi, comblés d'épineux venus des champs, des boyaux où ramper donne un soupçon d'adrénaline avant que de s'enfoncer dans la falaise en de vertigineuses citadelles.


Paysage classique des falaises



Voyage au coeur des ravins




Toboggan argileux

Puits creusé dans la falaise
Epineux comblant les puits




Pont fragile ou pas

Des arches ouvertes sur le ciel, que sais-je encore ? 


Far West


Oui c'est de la glaise

Une bien curieuse arche



Autre aspect


Il y a des jeux d'ombre et de lumière, des couleurs irréelles et...des cadavres !

L'envers du décor, c'est le ventre des choses indigestes. Une mâchoire figée d'un rictus pour l'éternité, une colonne vertébrale, un pelage couleur terre, un corps tordu figé dans la glaise, emmuré vivant et ressortant peu à peu de la tombe au gré de l'érosion. C'est le plus effarant du voyage.

Colonne

Un rire éternel



Pris au piège


Sur les pentes luisent de grands éclats scintillants : des plaques de gypse fragiles sous les doigts. Le désert en regorge de ces fragments. Dans les ravins ce sont des plaques. Parfois on voit, en haut la silhouette d'une forteresse de terre et de pierre, on peut voir quelques touristes qui regardent en l'air. On ne me voit pas et je me fais oublier.

Dalles de gypse


Comme je fuis le monde, mes périples en terre profonde n'ont pas de témoins. Ils m'offrent le coeur battant, la peur de rencontrer un animal et n'avoir pas d'échappatoire, mais l'envie de voir, de poursuivre le chemin, est lancinante. Quand le relief forteresse plonge directement dans le ravin, on a l'impression d'être très profondément enfoui, le ciel est si loin là haut et barré de murailles . 


Un lacis de ravins

Un arbre insolent et vert tranche par sa rareté. C'est fascinant à chaque pas, j'avance, retenant mon souffle, il faut que j'écoute, surtout. Oui, un voyage étrange qui m'emmène dans un antre confidentiel. 



Solitude verte



On dirait un oued saharien







Puits de lumière céleste



Un relief d'exception


J'ai manqué la Bardena Negra, celle plus massive, encore semée d'arbres. Je me suis faite piéger par les pistes toutes interdites, venues de la périphérie. Il faut savoir l'accès unique, depuis la route, et partir...à pied. Sur des km. Je n'ai pas eu ce courage là, une bonne 15 aine de km aller retour m'attendaient pour les Pilatos et le Rincón del Bu. Et leurs ravins. Un but de prochain retour.

La Bardena Blanca où j'ai évolué sur terre comme sous terre m'a enchantée. Et puis il faut garder une part de rêves et de regrets non ? N'est ce pas le sel de la vie ?