mercredi 18 février 2026

Conflent : les "Vignes du Seigneur" à ND de Vie

 J'ai une prédilection pour cette région et en particulier pour le secteur Villefranche et Fuilla, car souvent on attribue à Villefranche ce qui appartient à Fuilla. Notre Dame de Vie fait partie de cela.

ND de vie


Le décor de Notre Dame de Vie

Logé au pied d'une falaise ocre, cet ancien petit ermitage nommé alors Sanctus Petrus de Rocha, au 11 ème Siècle, abrita un ou plusieurs ermites jusqu'à son abandon au 17 ème S. Puis reprend vie et deviendra Notre Dame de Vie en 1752, à cause de l'installation de l'autel ND de Vie. Abandonné en 1790, il sera plus tard restauré, habité par un ermite au 20 eme S et définitivement vidé d'occupant; sa dernière restauration date de 1993. Il n'y a plus de messes mais des "aplecs" soit des célébrations à un moment précis de l'année. Seul un chemin muletier y conduit.

L'ermitage et sa grotte



Un étage plus haut

Ce joli petit ermitage est adossé à des falaises calcaires et surmonté d'une très grande grotte qui ouvre sur la vallée de la Rotja et Fuilla, dans un magnifique bain de lumière. très prisée des visiteurs même si l'accès sécurisé est un peu vertigineux.

Dans l'ombre l'église, au soleil, la grotte juste au-dessus





Ici, dans ce secteur, c'est un immense cirque de falaises percées de grottes (anciens lits d'eau), falaises verticales peuplées de vautours, saignées de ravins vertigineux et, dès le pied des falaises, c'est comme une robe verte et grise qui s'étale, en pente abrupte vers la route et la vallée de la Têt. Tout le secteur se nomme Sant Père (Saint Pierre). Cette pente couverte de chênes verts et buissons épineux paraît austère et inabordable. Pourtant...

Vu de loin, le site

Pourtant je l'ai parcourue en tous sens, sur des km qui n'ont rien de plat, un terrain qui vous fait les jambes en béton, et le fessier bleu en cas de chute. Les bras rayés de stries sanglantes et, parfois, le pantalon ou le tee shirt en loques. On n'y rencontre aucun randonneur et on s'y déplace à la faveur des sentes animales menant à l'abreuvoir local : la Têt .


Moi quand je m'aventure dans ce taudis rocheux et végétal, j'ai la tête dans les étoiles, et le bonheur en étendard.

Ainsi, un jour de décembre, mon regard fureteur découvrit un mur là où on l'attendait le moins. Je ne l'avais jamais vu et pourtant il n'a pas poussé tout seul. Poussée par la curiosité j'ai escaladé un talus et découvert des gradins de murettes montant jusqu'à la falaise, mais que Diable faisaient elles ici? Poussant la galère dans ce terrain ingrat, je découvris avec stupéfaction au delà des murettes Notre Dame de Vie; et j'en conclus que je foulais les Vignes du Seigneur.



Le cadastre napoléonien, plus pragmatique, érigé en 1810, nomme l'occupation des sols en la belle écriture de ce 19 eme Siècle.

Vigne dit-il


Vignes et friche répète t'il

Je savais qu'en dessous de la chapelle se trouvait un véritable vignoble en escaliers, mais autour et au dessus de la chapelle, je ne l'eusse jamais imaginé.

Les terrasses en dessousde la chapelle

Alors j'ai visité le coin afférent à la chapelle, visite difficile car tout glisse, s'éboule, est hérissé de piquants et ce n'est pas une promenade de santé. Mais j'y reviendrai, au plus près des falaises. Tout près des multiples touristes qui montent à l'ermitage, on est vraiment hors du monde et pas en absolue sécurité.

La partie en jaune est le site de vignes autour de la chapelle (rouge) surmontée de la grotte
(blanc). J'ai visité la partie jaune sur la gauche

Les murettes semi effondrées soutenaient des parcelles dont la terre avait du faire un beau et pénible voyage à dos de mule avant que d'aller se poser là pour l'éternité.


Ils avaient bâti des murettes jusqu'au pied des falaises


En rangs serrés et écroulés













Le chemin de ND de Vie nommé aussi
de Sant Père


















Mais que le paysage devait être beau avec cet écrin de falaises orangées, ces blocs de marbre fleur de pêcher ou de marbre griotte entourant les ceps, et cette chevelure de vignes allant du vert tendre et luisant au printemps au flamboiement de l'automne. Quant à l'hiver, ces moignons noirs et pitoyables implorant le ciel alors que des feux de sarments répandaient leur flamme vive et leur fumée odorante nimbant le site, Dieu quelle beauté.


La chapelle et la grotte



Sur la droite de la chapelle, un couloir étroit d'anciennes vignes


Jusqu'au bout du possible


Ah si je savais peindre....

Aujourd'hui, personne ne pense à cela, personne ne visite ces trésors cachés, et mon âme de paysanne ne peut le conter qu'en ces lignes. Personne hormis quelques passionnés comme moi. Michel Prats en fait partie. Il sera un prochain visiteur .

Relevant d'un méchant virus, j'ai opté pour ce site escarpé pour ma première sortie et le miracle eut lieu: j'ai réussi, toussant et ronflant comme une vieille locomotive, à me faufiler dans les vestiges de ces vignes, à arpenter ces escarpés chemins muletiers, à me pencher sur des ravins sans nom, dans le cadre d'un  paysage sans fin ouvrant sur des confins drapés de blanc.


J'ai réussi à passer un après midi de rêve au pays où le virus se voulait roi mais où Saint Pierre et Notre Dame de Vie ont conjugué leurs efforts pour le remiser sans pour autant m'offrir le moindre verre de vin. Il y a si longtemps que le sang de la vigne s'est tari ici.


En jaune le site visité, en orange, non visité


mardi 3 février 2026

Conflent : sur les traces d'une "tira" à Sant Père

 Une tira ou tire est un chemin d'évacuation du bois. Cela provient du verbe "tirer" mais d'aucuns y voient, en pays catalan, le verbe jeter (tirar). Celle que je vais vous présenter pourrait s'apparenter à jeter .

Rien sur le cadastre n'évoque ce lieu, comme c'est parfois le cas. Rien, à première vue, sur cette pente inhospitalière, ne laisse à supposer ce tracé.


Face à soi, on a une grande pente austère (en dessous de Sant Père), couverte de chênes verts énormes et clairsemés, se terminant par une redoutable barrière de falaises ocrées. Rien n'indique qu'elles sont franchissables. Cette pente très ingrate est semée de rocs en tas, en barres, en éboulis, en gravillons et, sur sa partie inférieure, en murettes qui soutenaient jadis des vignes (le cadastre de 1810 est formel). Evidemment il n'y a pas d'eau, ni de chemin, ni quoi que ce soit d'attirant. Evidemment, c'est ce genre de site qui m'attire.

Donc j'y ai fait quelques incursions qui ont conclu, à ma première visite : "je n'y remettrai plus les pieds".

Mais... il y eut plusieurs autres balades car un ami, Michel Prim, m'envoya un extrait de carte issu de "Topo Pirineus", où se lisait un chemin. Que je ne trouvai point. Et qui m'interpelait au plus haut point.

Le chemin introuvable

Michel et un de ses amis, Gilles, me rejoignirent récemment et, armés du GPS Garmin de Michel, on louvoya dans la pente en suivant ce chemin (dans l'ellipse blanche) qui n'existait pas sur le terrain. Un vrai casse pattes car direct dans la pente, on traversa assez aisément une falaise et on arriva sur un site que j'avais découvert. Un site dédié au bois. 

Je commençai à associer ce chemin avec les 3 brins de fil de fer que j'avais trouvés, bien alignés dans le sens descendant de la pente.



Ils sont 3 brins de fil de fer













Dès lors mon cerveau se mis à travailler, sans moi, puisque au moment de sombrer dans le sommeil il me donna la solution.

La solution, c'est le cadastre qui la confirma et c'est cadastre en main que j'entame, ce jour, seule, une remontée de la pente.  

Extrait du cadastre sur vue aérienne (Géoportail)
Le tracé double est la tire


J'ai un tracé sur le cadastre, nommé ravin sur le cadastre napoléonien, mais qui n'a rien d'un ravin. Je suppose, grâce à ces 3 fils de fer, et autres indices dont un câble, qu'il s'agit d'une tira. J'ai choisi de remonter la tire plutôt que la descendre, car la carte indique deux falaises et on voit mieux d'en bas que d'en haut un hypothétique tracé en falaise. Même si on pressent que ce sera très fatigant. 

Ainsi, arrivée en haut, j'aurai remonté une pente moyenne de 46 °, un couloir d'alpinisme, presque, en suivant exactement le tracé cadastral au GPS, escaladé deux falaises, remonté des éboulis, suivi quelques fragments de sentes animales, croisé de tout petits murets qui, jadis, supportaient les tas de bois. Ce bois c'est le chêne vert, pas très grand dans ces régions, mais trapu, solide, compact, nourri de sécheresse et de frugalité, de courage et d'obstination . Il servait à la construction des charpentes pour sa résistance et sa solidité, mais aussi aux fourneaux des forges catalanes, multiples dans ce secteur, ainsi qu'au bois de chauffage.

Ce tracé aujourd'hui très ingrat, devait être plus lisse, plus propre. On voit sur le terrain que peu d'arbres l'encombrent, et de petite taille. Mais des cailloux, oui. C'est trois pas en avant pour deux en arrière, épuisant.

Partie 1 : l'éboulis (moins de 100 m); les fils de fer posés en parallèle dans le sens de la pente devaient, à mon avis, permettre aux troncs de descendre plus aisément ce lit de cailloux. En témoigne ce montage que nous utilisons, dans les vignes, pour tendre les fils de fer. Quel était son rôle ici ? 



Le franchissement des deux falaises m'a interrogée. La première est très haute, le bois, assurément y était "tirat" soit jeté.  La seconde est plus douce, plus inclinée, de grandes dalles en étaient les plans inclinés.

A mon avis, pour construire une "tira", on partait des reliefs, de leur franchissement possible et on traçait le reste du parcours, quelques virages légers ne démentent pas mon hypothèse.

Sur des murets minuscules, les bûcherons  stockaient bois et fagots. En fin de compte je fais de la pente mon livre de lecture du jour.

Partie 2 : de l'éboulis aux falaises. Le sol est moins rocheux, la tire fait un léger virage pour pointer dans la ligne de la falaise apte à son passage. Je monte plus aisément entre arbres , terre, lande rase, un "sol propre". Le panorama est dans mon dos, superbe .



Le trajet de la tire



Relativement propre

Parsemé de murets


















Je dois franchir  les deux falaises. La première, trop escarpée, m'oblige à une marche arrière pour trouver un passage plus aisé quoique escarpé;

Le trajet


Partie 3 : la première falaise. C'est une vraie muraille (40 m) ocre, superbe, il n'y a aucune possibilité de franchissement, le bois était "tiré" soit balancé du haut en bas ! A moins qu'un parcours aérien n'ait été aménagé mais aucun vestige de câbles, sur le terrain. J'essaie de grimper la falaise . Je renonce et j'ai bien fait. Altitude 772 .



Vue vers l'amont : par où était "jeté" le bois


Vue vers l'aval : d'où je viens et la pente gravie


Au pied du mur : 40 m de hauteur
Dans le mur



Profil de la falaise à mon arrivée au sommet, par ce couloir ci-dessous


Même vue avec le passage de la tire

Arrivée en haut de la falaise que j'ai gravie à son extrémité, je rejoins le point de lancement du bois, toujours au GPS. Le site est vertigineux et je m'assieds pour ne pas jouer le billot de bois et planer sur 40m de vide. 


Lieu de descente du bois (voir image précédente) 

Partie 4 : de l'altitude 812 au chemin, que je m'étais assigné comme terminus mais....n'étant pas fatiguée, je décide déjà de continuer . Le temps est serein, le paysage dans mon dos allie le charme des hauts sommets enneigés avec une symphonie de bleu, le calme saisissant...un joyau.

Accéder à la seconde falaise sera un parcours escarpé, plutôt rocheux, avec toujours ces murets mais d'un abord  facile. Quoique très piquant. La végétation rase est agressive. Je reviendrai avec une belle collection d'épines dans mes doigts!


Vue vers l'aval


Vers l'amont, des dalles

Détails de dalles


Un muret 





Autre muret







Cette succession de gradins et de dalles me conduit au "chemin officiel", pas vraiment de randonnée mais d'accès au Campagna. 


Arrivée au chemin : côte 963 m

Partie 5 : on y va ! jusqu'à l'altitude 1086

Je le croise et je file vers le terminus, 1086 m, qui se heurte à une ligne oblique de roche mais aussi la ligne oblique de limite de commune. La tire grimpe et contourne par la droite cette falaise , en douceur, entre de gros chênes élégants dont certains montrent qu'ils ont été exploités




La tire arrive à droite de cette falaise en croisant le beau chemin muletier.

Cette dernière partie me désoriente un peu, heureusement le GPS me confirme la trajectoire pourtant évidente, en oblique par rapport aux éboulis. Le paysage ne m'est pas familier, il est nouveau pour moi, le Campagna se dévoile sous un angle neuf. Même le sol est dépaysant. Alors, enfin de la nouveauté ! Avec en prime, un petit crochet touristique en haut de la falaise (photo précédente)

Altitude 1003 : le sommet de la falaise, la D66 quasi désertée (coupée à Thuès),
 la colline d'en Borrega, Vernet les Bains et le Canigó 2784 m




Ce chêne vert a bien poussé
 depuis le bûcheronnage


Chêne vert, rejets




Le décor environnant : celui qui a été exploité et l'autre, trop jeune alors



Le trajet de la tire bien lisible


Roc Campagna de profil




Décor ambiant; je me suis récemment contentée d'accéder au sommet 
amont, les autres semblent assez inhospitaliers, vus d'ici et d'ailleurs

Dans ce secteur le caillou est plus présent, sous toutes ses formes et de toutes couleurs avec une dominante gris pâle. La tire a été envahie par des repousses de chênes rabougris; c'est l'unique végétal du secteur, il faut dire que l'altitude atteint les 1086 m. On ne trouve ici, sur ce versant au soleil ni un hêtre ni un conifère. 




Une idée de la pente et de son décor


Toutefois je clôture mon parcours  assez difficile, non techniquement mais physiquement par un très léger "déjeuner sur l'herbe", j'ai oublié le pain . Une très belle prairie d'altitude sur la ligne oblique de la limite de communes (Serdinya / Fuilla),  là où s'arrête exactement cette tire....qui m'a si bien attirée!





Je vais à présent amorcer le retour, un peu de tourisme louvoyant entre chênes, rocs, tentative pour une grotte, glissades consenties sur une terre rare et meuble, et encore, par choix, un retour droit dans la pente. Addiction, quand tu nous tiens !

Je pourrais devenir guide touristique sur cette tire, je n'y gagnerais pas ma vie.


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Toutefois le lieu le plus parlant de cette tire, il faut le chercher au terminus, soit à mon point de départ. 

Altitude 540 m, l'arrivée de la tire. C'est là que se concentre l'important. On y dénombre une demi douzaine de murettes enchâssées dans les anciennes vignes, une cabane bûcheronne pour la réception des billes de bois, un escalier d'accès à cette cabane, une plate forme pour le départ des câbles qui expédiaient le bois dans la vallée, 150 m en contrebas, et les vestiges de câbles à 7 brins. C'est clair comme l'eau du canal qui coulait quelques mètres en contrebas. 


Un des murs

Ils sont plusieurs, de taille et de formes
différentes


Amusante la cabane bûcheronne  qui ressemble à la "barratina",
coiffure masculine catalane



Semi enterrée

La porte d'entrée







Vestiges de câbles enroulés autour d'un tronc


Décidément le losange est de rigueur
Même le végétal a joué l'imitateur














Un site parfaitement invisible, discrètement enfoui dans la végétation qui ne manque pas de piquant. Ni de talent.

 En clair, une balade découverte  aux sensations fortes. Mais qui ne ferait pas recette auprès des randonneurs. Pourquoi je fais ça ? Allez savoir ? le sais-je moi même ? Une addiction. La curiosité. Peut être en moi la petite fille aventurière qui voulait tout voir, tout savoir, sommeille encore, tant qu'il est encore temps...😉

Les cartes : 

Le trajet du jour, en blanc l'aller en suivant la tire (sauf dans la traversée de la falaise); en jaune le retour en faisant du tourisme (!)


Dénivelé cumulé, environ 700m 
Distance : 7.6 km
Temps de "marche" : 3 h 42



La tire dans son intégralité portée sur le cadastre : 

Le point d'interrogation concerne l'envol au-dessus de la dernière pente et la réception
Je n'ai pas eu le courage d'y aller car du terrain y est barricadé