mardi 1 septembre 2015

Retour à la Pedraforca




Quand on voit pour la première fois la Pedraforca, on a soit un coup de coeur, soit un coup de peur.





Inutile de dire que je n'eus que le premier en ce soir de septembre 2013. Un jour de novembre, je tentai l'expédition , car c'en est une. Une première fois, on peut se laisser caresser par un petit coup de peur. Mais je fus bien accompagnée par les jeux du hasard (clic). Ils avaient pour nom Eric et Annick.

(La Pedraforca se trouve en Catalunya, non loin de Berga, entre Saldes et Gosol) .






Quelques jours plus tard je ne pus m'empêcher d'aller la contempler dans un singulier habit de lumière. Quelle merveille!


Première neige : novembre 2013



Il faut imaginer dans un paysage banal de chaînes montagneuses sans envergure, sans pics et autres sommets, cette sorte de dent, ou de volcan, dressant ses 2500m de part et d'autre d'un impressionnant sillon rectiligne et superbement pentu, la Tartera,  celui là même que l'on descend car le monter est impossible.
Cette forteresse de pierre s'escalade au moyen de voies d'escalade multiples réservées aux spécialistes. L'un d'entre eux s'est tué voici 2 jours. Pour le commun, accéder au sommet, Le Pollego, ne peut se faire qu'en ...escaladant, autrement, plus aisément. Cependant cela demande une certaine souplesse, certaines aptitudes et une ignorance du vertige.

Ce n'était pas gagné lorsque j'arrivai ce soir là , il y a 2 jours, à Saldes et que ce singulier personnage nimbé de rayons de soleil m'accueillit.



Plus imposant que jamais. J'eus l'inattendu "coup de peur". Des ambulances et un hélicoptère en train d'hélitreuiller n'étaient pas faits pour me rassurer. De même que le chat noir qui fila devant mon camion sur ce parking de montagne. Que se passait il donc en moi ? Je me morigénai un moment puis déposai mon stress en me disant que rien ne m'obligeait à faire TOUT le parcours. Il y a tant de choses à voir sans aller au sommet.
Pour couronner le tout, deux groupes de jeunes hommes harassés terminaient leur périple et me contaient les difficultés de cette monumentale descente : chutes, épuisement, déshydratation, hélitreuillage d'un épuisé, bref, je m'endormis sereine : je n'irai pas à la Pedraforca !







Un matin rayonnant me voit déjà prête pour un périple sans sommet .

De mon lit j'ai pu contempler une nuit étoilée, la pleine lune, les lumières des villages tout en bas. J'ai dormi porte grande ouverte sur la nuit et les pépiements d'oiseaux dans les nids ont tellement bercé mon sommeil qu'ils ont fini par intégrer mes rêves !





Je pars sereine ce matin, sac léger, mais nourriture et eau en quantité au cas où...et le casque, au cas où...je ne renonce pas facilement à mes rêves!

Le temps est beau, je suis seule et je grimpe allègrement les 800m du Col du Verdet en 2h, tout en admirant la muraille rocheuse fendue de couloirs étroits et de ravines profondes, les vallées noyées de brume, les sous bois odorants : un régal .
La muraille nord




















Et je débouche au col du Verdet, il est 9 heures.
Altitude 2294 m: il fait froid, ce lieu est très venté.
C'est là que tout va se jouer, en un clin d'oeil: un "papi" accompagné d'un jeune garçon part pour le sommet et la descente.  "Difficile ? Epuisant ??Impraticable ??? Mais pas du tout ! nous affirme t'il, j'y suis allé récemment". Il ajoute un argument suprême, véritable coup de starter : " C'est bien plus difficile de descendre par où vous êtes montés". Il faut toujours écouter les anciens me dis-je, et c'est décidé en une seconde : j'y vais! Alba, une jeune catalane, se laisse aussi convaincre par cette force tranquille et prend vite le chemin. Le temps de me restaurer entre deux efforts et je file grand train vers la muraille. Je suis seule. Ce que je redoutais, mais je me sens très à l'aise, décidément la pierre me va. Je grimpe vite et je rejoins Alba que son compagnon a lâchée car elle va trop lentement à son goût. Ce qui ne se fait pas. Elle fera la montée avec moi car elle est un peu inquiète et pas très rassurée parfois. Je lui apprends, je la rassure.

Du bas de la falaise
Le petit point bleu c'est Alba

En images : il faut franchir environ 200 m de dénivelé uniquement en roche en évoluant sur une longueur d'environ 700 mètres ou plus.

Un beau moment de concentration, on cherche le passage, l'enjambée confortable, la prise solide avec les doigts, tout en se permettant quelques regards sur les vides vertigineux face nord, sur le paysage au loin et les fossiles marins (et oui !) sous nos doigts.

Fossiles


Du haut de la falaise


Alba cherche son chemin


Alba


Alba et moi

Exercices d'équilibre en crêtes
 Enfin, à 11h, nous voilà au sommet: on y rencontre un couple basque. Moment de détente et de conversations en plusieurs langues. On goûtera même un excellent vin rouge (Priorat) offert.

Pollego Superior 2507 m

On ne lambine guère et on attaque la descente. Bien plus facile. Jusqu'à "l'Enforcadura" (la fourche).

le monde végétal est extrêmement rare ici

Alba s'approche de la fourche
Son compagnon l'a encore laissée pour discuter cette fois ! Il ne connaît pas les lois basiques de la montagne : ne jamais se séparer ! je commence à enrager contre ce comportement irresponsable.

Avant de descendre, voici le théâtre des réjouissances, version été, difficile, version hiver plus simple.

C'est "la Tartera" (le couloir), un vertigineux sillon que l'on va suivre sur 1.5 km de distance en descendant de plus de 800 m de dénivelé.





 Donc Alba attaque la descente avec moi. Toute ma peur s'est envolée depuis longtemps, je suis comme un poisson dans l'eau. A propos d'eau il n'y en a pas dans ces montagnes : déshydratation assurée pour les négligents car l'effort est intense.
Je prête un bâton à Alba car descendre sans cet appui rend la tâche très ingrate. On essaie le sentier : impression d'être sur une planche parsemée de roulements à billes . Tous les candidats se retrouvent au sol, cela en serait comique presque. Personne ici ne semble savoir que le sentier est ce qu'il y a de plus impraticable. Je me jette à l'eau -décidément !- et j'invite la troupe des marionnettistes à me suivre. Les conseils d'Eric sont mis en oeuvre : comment descend on la Tartera ?


Et bien de cette manière : on gagne le sillon d'éboulis et on dévale le plus vite possible en se tenant le plus droit possible ce ruisseau de pierres blanches qui roule sous nos pieds;  impression de surfer sur l'eau, ivresse de l'équilibre mystérieux, musique de la pierraille qui roule, chutes sans gravité lorsque la pierre devient plus grosse; on se remet sur le flot et on dévale, on dévale, comme des fous. J'apprends à un certain nombre à jongler avec cet élément surprenant, c'est grisant. Le vent de la course siffle à mon casque je m'amuse comme un chien fou; par contre le chien qui accompagne un surfeur rit moins !
Vers l'aval : une chute sur l'impraticable sentier

Dans les éboulis 

Il s'est relevé et a suivi mon conseil

Un peu terrifiée elle descend sur les fesses
 Alba ne m'a pas suivie, scotchée à un roc sur le sentier; je m'apprête à aller la chercher quand son compagnon la rejoint, alors je file.
Vue vers le haut : la pente est raide

Vers le bas : choisir toujours le grain le plus fin
on le reconnait à sa teinte plus claire

le parcours peut aussi avoir du piquant !

La fin n'est pas loin...dommage...
Je m'en sors bien : pas la moindre fatigue, un plaisir fou, un bleu à la main, un aux fesses...
Décidément cette montagne reste la montagne coup de coeur !


Un peu plus tard, le sentier sous les futaies conduit vers le refuge où il fait bon se désaltérer, se laver de la blanche poussière à la fontaine et rire avec "les rescapés" du merveilleux voyage.
Certains sont épuisés, c'est vrai, d'autres endoloris, c'est le prix à payer.
Je n'ose l'avouer...je serais bien remontée pour recommencer.
En haut, tout là haut...
D'aucuns, bien plus jeunes, envient ma forme.




Il y aura ensuite bien des choses : des tapas à Saldes  avec une bonne bière locale toute fraîche,


Une étonnante rencontre  que je conterai dans mon prochain billet,
une nuit encore sous les étoiles au balcon de mon parking suspendu,



Et un nouveau petit matin de rêve dans lequel je repartirais bien pour......devinez donc ?





                                                                                                                 A Ludo....je dédie ce récit....

5 commentaires:

  1. Bonjour Lison
    je suis scotché par cette lecture. "Je n'irai pas...", ouf !, puis "je ne renonce pas rapidement à mes rêves". "C'est la Tartera, un vertigineux sillon... de plus de 800 m de dénivelé", je suis inquiet pour la suite... que je dévore rapidement.
    Ce que je pense, oserai-je le dire ? "elle est folle !"....
    "Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit" (La Rochefoucault).
    Bises

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Après la cinquantaine, la Vierge sage s'est muée en Vierge folle, caractéristiques du signe de ladite Vierge dont je suis.Et j'ose au grand dam de ma famille ces défis à moi même , sages pour les jeunes, un peu moins pour moi. Je donne raison à La Rochefoucault, je dirais même que je suis foncièrement très sage...Bisous

      Supprimer
  2. Ouf !!!!
    Un récit palpitant (pour moi) que j'ai pris plaisir à lire.
    J'y ai mis le temps et j'ai comme Pierre toujours un peu peur.
    Sachant que je ne pourrais t'attendre que sur le parking en préparant les tapas !-o))
    Je sais que tu es en pleines vendanges, alors bon courage.
    Gros bisous et c^lins à la Tribu du Sujet

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mais tu sais quand j'arrive de mes vagabondages, je suis partante pour des tapas toutes prêtes ! Allez deux très prochains billets seront marins et félins. Pour ne pas prendre d'altitude mais on peut aussi y prendre des risques . calins Tribuesques et bisou d'humaine

      Supprimer
  3. C'est toujours aussi captivant de te lire, chère Lison ! J'adore ta façon de raconter. Et je t'admire, sincèrement, de n'éprouver aucune peur, et de foncer ainsi. Bravo ! :-)

    RépondreSupprimer