dimanche 18 janvier 2026

Conflent (66) : le grand cru disparu

 Je me plais à croire qu'en un si beau site, ce ne pouvait qu'être un grand cru. Face à vous il y a un cirque escarpé surmonté de hautes falaises ocres percées de grottes, autant d'yeux sombres ouvrant leur regard mort sur les vignes échevelées rangées comme dans les gradins d'un cirque romain. Les vignes...quelles vignes ? 



Photo du site depuis le secteur opposé de Badabanys, par Michel Prats

Le Roc Campagna, élégant, coiffe, comme un chapeau de paille, le site, le tout surmonté d'un ciel bleu qui sait lui aussi s'habiller de gris, de rose, de noir.  Des orages ont grondé, des pluies ont ruisselé, du soleil ardent a brûlé, des neiges denses ont recouvert d'un linceul ces élégants gradins disposés entre les roches. Il n'y avait pas un arbre : seule la pierre s'étageait dans ce cirque, supportant les lourdes grappes pâle ou sombres, les ceps habillés de rouge ou de jaune en automne, d'un vert intense l'été et d'un vert lumineux au printemps. L'hiver ne montrait que silhouettes décharnées.


Si vous passez au pied de ce cirque, sur la route à 4 voies, vous ne verrez rien. A la rigueur si votre regard s'y perd, pourrez vous distinguer un ou autre mur pâle dans une végétation buissonnante, sillonnée de longs éboulis calcaires. Rien qui donne envie de s'y aventurer. Et pourtant, quel périple pour y parvenir...

Le chemin d'accès qui partage "le vignoble"
 en deux
Le site (image Michel Prats)

 Jusqu'à plus de 600 m d'altitude, soit sur plus de 200 m les hommes grimpaient pour aller travailler. Un sentier en zigzags serrés, plans inclinés étroits permettant le passage d'une mule, jonglant d'une terrasse à l'autre, ondoyant dans les pierriers, butant sur les falaises, grimpait régulièrement, avec élégance.

Le plan incliné qui suivait la pente
sur plus de 200 m


Détail et profil du plan incliné

Ce plan incliné qui va de la route jusqu'en haut s'est brisé par places. Le suivre est difficile. Les animaux ont tracé leurs sillons, pour aller boire au fleuve, qui sont devenus sentiers carrossables pour l'humain qui ose s'y aventurer.

Pour compléter le tableau, les murettes très hautes ou plus basses, s'ornaient de superbes escaliers , témoignant qu'un viticulteur passait d'une terrasse à l'autre par la voie des airs.

Escalier entre terrasses

Des hommes minces, noueux comme les sarments de leur vigne, chemise à carreaux et pantalon de velours côtelé, casquette vissée sur le crâne, avaient le geste précis et économe. Leurs femmes, en robe et tablier noirs, suivaient ou précédaient, solides, fermes et alertes, le foulard sur la tête, le panier d'osier au bras. Peu de paroles, économie des gestes. se rendre au travail était déjà une épreuve. En revenir harassés, une autre.

Sur place, c'était la bêche, la sulfateuse à dos, la taille avec des outils d'un autre âge. Les pénibles vendanges. Les réparations permanentes de ces murs qu'il avait fallu construire pierre à pierre. Et cette terre venue d'où ? du fleuve 200 m en contrebas ? 

Je les vois, je les entends, alors que la vigne a disparu depuis plus d'un siècle, victime du phylloxéra,  que les murettes ont quelques graves blessures, que la terre a disparu, que le roc s'est imposé, et que les gros chênes ont colonisé. Et les buplèvres ligneux, les ajoncs épineux, le thym, voire la lavande, aussi. Sans oublier les odorants térébinthes.

Alors que le silence s'est installé, empli de la rumeur de la route puis un peu plus bas, du chant du fleuve.














Le panorama: ça grimpe depuis en bas


Habitant  du cru
Moins agréables !


Mais qui s'y aventure encore ? Les cabanes vigneronnes s'étagent, un chef d'oeuvre d'architecture, s'appuient sur la roche, par économie non de matériaux mais de gestes. Ouvrant toutes vers la vallée; le soleil, le fleuve, la vie. Ces hommes venus de leurs villages "d'en bas" s'y réfugiaient en cas d'orage mais surtout y entreposaient leurs outils, y mangeaient leur casse croûte frugal par temps froid, toutes ouvrent sur le soleil. Un temps de pause rapide et bienfaisant, sinon bienheureux.


La plus étonnante de toutes, sous un immense  rocher en chapeau 


le muret de l'entrée


Elle aurait pu abriter une source vu sa structure

Les murettes plus basses, plus étroites, plus brèves, grimpent jusqu'à la falaise. Il en est même de si petites qu'elles ne pouvaient abriter qu'un cep de vigne. Ironie du sort, un ou autre gros chêne les habite aujourd'hui. Comme un défi.


La plus petite des murettes et son occupant


Un autre occupant

Aujourd'hui, pour monter ou descendre de gradin en gradin, la technique n'est plus la même : il faut composer avec la végétation dense , les escaliers détruits, les plans inclinés ravagés, le seul chemin est la ligne de faiblesse : chaque terrasse en a une, chaque murette a un effondrement. Je n'ai plus jamais renouvelé le saut depuis que j'ai éventré mon genou à ce jeu là.
















Arrivée en haut, dans l'air glacé et la brume bleue du matin, comme un miracle furtif, un souffle bref d'air brûlant m'enveloppe, un foehn aussi éphémère que brutal; alors les nuées de brume tourbillonnent en une valse endiablée, au dessus du fleuve, juste un instant seulement. C'est magique !



Je descends prudemment comme les animaux : eux non plus ne sautent pas les murs !

Lorsque j'étais enfant, bébé encore, ma très jeune mère me hissait sur son dos pour aller aux jardins de la montagne. Des terrasses, des murettes, des sentiers, des escaliers de pierres fichées en décalage dans le mur. Le bébé n'a pas de mémoire vive, mon corps doit en avoir une car c'est un ravissement de grimper ces murettes et de tester chaque escalier, 75 ans après. Veux-je retrouver le très bref temps de communion avec ma mère ? Allez savoir...






Je quitte à regret ces escaliers de pierre, je ne peux aller plus haut, c'est la roche nue et dure, et pour faire durer le plaisir, je descends cette fois jusqu'à la route, faisant fi du chemin que j'ai emprunté à l'aller. et qui partage les gradins. Je me contente de le croiser, et de voir avec plaisir que le plan incliné zigzagant allait vraiment jusqu'en bas. Au fait, en bas, la piste de terre, n'était ce pas la Route Royale de Perpignan à Mont Louis ? Un petit oratoire, plus haut n'est pas là pour démentir.

Et pourtant je vais descendre ! Tout au bout
Et je vais la traverser, cette broussaille piquante d'horribles kermès

Alors, s'il ne reste pas la moindre bouteille de ce cru, ni même la mémoire qu'il existât un jour, je me plais à lui redonner un instant vie, et même, à en sentir la saveur aigrelette de ce temps oublié.


En blanc, le trajet dans le site des anciennes vignes


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Quelques jours plus tard, j'emmène mon ami Michel Prats à la découverte du site et surtout de ses cabanes car il recense les cabanes vigneronnes et autres dans le secteur Conflent. Site Wikipédra. Le temps est maussade, menace pluie mais il va nous accorder un sursis et nous allons faire un magnifique périple, montant jusqu'au pied de la falaise : j'ai 4 cabanes à lui présenter.

En jaune la montée en rouge la descente (M Prats)


Comme tous deux nous sommes adeptes du "mode sanglier", ce sera une balade musclée mais très ludique. Randonner avec Michel est un plaisir : on s'entend bien, on aime l'insolite, l'imprévu, la recherche et les surprises : on sera servis! On va inspecter le site dans tous ses états , je ferai même une petite incursion au ravin féroce qui dévale des falaises , mais curieusement les cabanes seront toutes au même endroit, regroupées à quelques dizaines de mètres de distance et à l'altitude oscillant autour de 630 m.
Surprises disais-je ? Voilà que je découvre un orifice à ras du sol, adossé à une falaise, à la morphologie de porte de cabane, mais une cabane souterraine. S'y introduire n'est pas aisé, à la manière d'un chien je gratte pour agrandir et je m'introduis non dans une cabane mais dans une petite grotte où il fait très chaud. Je pense que l'entrée a été engloutie par l'usure du temps. s'en extirper est amusant.
Plus loin ce sera une longue grotte en falaise, explorée par les spéléos, se terminant par un boyau; un peu d'humidité suinte du plafond, et la chaleur y est présente. Réutilisée en abri sous roche (ou cabane ? ) car un muret de pierre habille l'entrée.
Et puis il y a celle que Michel espère trouver depuis 4 ans : on n'a qu'une photo "aérienne" pour la trouver et les fins limiers que nous sommes vont réussir. Alors, à la manière paysanne, on va s'offrir un petit en cas alors que le ciel ne nous offre que quelques gouttes d'eau, pour le grand cru, c'est râpé .
La plus facile d'accès est celle du bord du chemin, elle passerait volontiers inaperçue puisque je l'ai frôlée 4 fois avant de la voir. 
Voici tous ces petits trésors qui ont nécessité un petit débroussaillage ...évidemment.

En images : 

L'étage des cabanes



Très haute celle ci


Le toit

La porte





Une petite cabane ruinée

En falaise , une profonde grotte / cabane
(Ph Michel P)



La grande grotte et son entrée


La même avec Michel Prats


La plus marrante, en sous sol (Ph Michel P)



Même lieu vu depuis en face par Michel Prats : une cabane s'y trouve, qui nous a fait chercher
un moment ! (adossée à la falaise au centre)



La voici 

Michel sur le toit de la cabane

Et puis celle du bord du chemin. Flanquée de son gardien, l'autre jour au grand soleil.





jeudi 8 janvier 2026

Conflent : le festin de pierres

 Voilà un site qui me fascine depuis un lointain jour d'été où un embouteillage m'avait fait parcourir au ralenti la portion de route à 4 voies entre Villefranche et Serdinya (66). Pour prendre mon mal en patience, je scrutai les pentes abruptes  sous le Roc Campagna. Pentes surmontées de falaises  de roche ocre percées de grottes. Un site envoûtant dont je fis ensuite le but de nombreuses "promenades", nommé Sant Père (St Pierre). Ah de la pierre on va en avoir sous tous les tons.


La promenade du jour est particulière, elle va faire fi des sentiers et conduire les pas de Max, mon jeune partenaire de rando et les miens, à la recherche d'une "directissime" susceptible de mener au Roc Campagna.

Deux jours auparavant, nous avons parcouru l'ancien chemin militaire splendide mais très dégradé, un lieu rarement fréquenté car il y est requis un bon sens de l'orientation. Max a adoré ce parcours riche de beaux points de vue mais surtout d'un patrimoine effacé de la mémoire.


Une vue du chemin militaire

Là est née une idée de directissime et nous avons scruté les pentes vertigineuses mais les barres rocheuses et les falaises ont empêché une lecture du paysage. C'est donc du bas qu'a jailli mon intuition validée par Max et nous voilà partis en ce frais matin d'hiver, du bas vers le haut.



Roc Campagna, falaises et autres délices : notre chemin ira à droite


D'abord nous traversons la base de Sant Père pour retrouver un chemin muletier que je connais. Il partait à travers vignes mais sa destination finale se perd dans des falaises, il devait, ici, être suspendu sur des murs effondrés. 


Terrasses de vignes


Le chemin muletier













Les vignes montaient à l'assaut des falaises, jusqu'à près de 700 m d'altitude

Alors nous piquons droit dans la pente une pente sévère sur une ligne de crêtes entre deux vallons : de la roche, des arbres, un sol stérile où ont curieusement poussé quelques cairns, hors chemin. Chasseurs ? Spéléos ? Les falaises regorgent d'orifices.

Villefranche  : on vient d'en bas

On va là haut, au dessus des falaises













Arrivés au pied des infranchissables falaises, nous cherchons une sortie pour éviter de redescendre et contourner plus bas . (Le lendemain j'explorerai le secteur, cela ne nous aurait guère avancés). Donc nous suivons le pied des falaises, cela va supposer un peu de sport : des pentes en dévers, des brèches dans la falaise, des murs de roche, tout ce qui me plait. La présence de Max me rassure, j'apprécie de plus en plus de partager un moment de rando difficile.  Rapidement la surprise du jour est là : une cavité à portée de mains et de pieds, une magnifique grotte, peu profonde, vaste, lumineuse, chaude, face  aux lointains sommets enneigés. Un vrai régal. Nous savourons la halte.






Le décor depuis la grotte : la route d'où l'on vient, la pente gravie

Ensuite nous poursuivons un chemin aisément décelable, à l'instinct, malgré les dévers, les falaises à escalader, les petits cols à franchir : on monte sèchement, c'est sûr.

En dévers

En grimpe


Le temps est beau et lumineux, soleil chaud et air frais, paysage grandiose, depuis le lointain Canigou et autres sommets enneigés jusqu'à l'abrupte pente tombant sur la route d'où l'on vient, un vrai escalier où poussaient jadis des vignes sur un sol pauvre et rude. Nous voilà haut perchés devant une quasi impasse. La carte est sans pitié, le relief aussi. Une falaise où se glisse Max et où j'ai peur, ou bien un goulet étroit dans un ravin que l'on ose et ça passe sans casse, une évidence logée entre murs de pierre.

Un surprenant monolithe


Je grimpe dans le ravin

Max m'attend en haut



Les terrasses sous ND de Vie


On émerge sur une pente accueillante, rêche, semée de pierres et de sévères végétaux, on se glisse sur des sentes animales, louvoyant sans peine dans un relief pierreux, barré de rocs et planté de buissons et soudain, la dernière falaise est là, facile, familière, c'est le chemin. On a réussi.


Il n'y a plus qu'à louvoyer



En évitant le dernier étage de falaises


Amplement surveillés

Petit festin face à l'immensité et c'est le retour en terre sauvage et connue. L'ancien chemin militaire, doublé de bûcheron, l'embranchement pour le Roc Campagna où nous n'irons pas, et autres subtilités à deviner.

Décor du restaurant


Nous sommes contents mais nous n'avons pas notre comptant de découvertes et là, on se lance pleine pente à la recherche d'un chemin oublié. Pire, évanoui dans les éboulis.


Et il n'y a plus qu'à descendre
Ce type de paysage me fascine, je vais en profiter

On n'en retrouve quasi rien mais on s'offre une belle descente à l'instinct, lecture de carte et de paysage, pente rude et peu hospitalière jusqu'à l'arrivée sur l'autoroute, je nomme ainsi la piste de terre conduisant au terminus. On l'a bien gagnée cette directissime qui nous a fait faire un festin : de la pierre dans tous ses états. Etat d'âme ? oui elle a une âme cette roche grise et ocre qui sait si bien nous envoûter.



On jongle entre pente et arbres, en 
cherchant le meilleur chemin


Les vestiges d'une cabane



Villefranche se rapproche



Et on vient de là haut, entre les deux étages de roche ocre


En chiffres
 Distance : 6.5 km
Dénivelé positif cumulé : environ 500 m
Energie dépensée....ahhh cela dépend de l'âge !

Le trajet : 
 En jaune celui de cette rando; en blanc celui que j'ai fait en solo le lendemain. En rouge les grottes visitées.
Les deux trajets sont à lire dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, soit de la droite vers la gauche.