Je me plais à croire qu'en un si beau site, ce ne pouvait qu'être un grand cru. Face à vous il y a un cirque escarpé surmonté de hautes falaises ocres percées de grottes, autant d'yeux sombres ouvrant leur regard mort sur les vignes échevelées rangées comme dans les gradins d'un cirque romain. Les vignes...quelles vignes ?
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| Photo du site depuis le secteur opposé de Badabanys, par Michel Prats |
Le Roc Campagna, élégant, coiffe, comme un chapeau de paille, le site, le tout surmonté d'un ciel bleu qui sait lui aussi s'habiller de gris, de rose, de noir. Des orages ont grondé, des pluies ont ruisselé, du soleil ardent a brûlé, des neiges denses ont recouvert d'un linceul ces élégants gradins disposés entre les roches. Il n'y avait pas un arbre : seule la pierre s'étageait dans ce cirque, supportant les lourdes grappes pâle ou sombres, les ceps habillés de rouge ou de jaune en automne, d'un vert intense l'été et d'un vert lumineux au printemps. L'hiver ne montrait que silhouettes décharnées.
Si vous passez au pied de ce cirque, sur la route à 4 voies, vous ne verrez rien. A la rigueur si votre regard s'y perd, pourrez vous distinguer un ou autre mur pâle dans une végétation buissonnante, sillonnée de longs éboulis calcaires. Rien qui donne envie de s'y aventurer. Et pourtant, quel périple pour y parvenir...
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Le chemin d'accès qui partage "le vignoble" en deux |
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| Le site (image Michel Prats) |
Jusqu'à plus de 600 m d'altitude, soit sur plus de 200 m les hommes grimpaient pour aller travailler. Un sentier en zigzags serrés, plans inclinés étroits permettant le passage d'une mule, jonglant d'une terrasse à l'autre, ondoyant dans les pierriers, butant sur les falaises, grimpait régulièrement, avec élégance.
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Le plan incliné qui suivait la pente sur plus de 200 m |
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| Détail et profil du plan incliné |
Ce plan incliné qui va de la route jusqu'en haut s'est brisé par places. Le suivre est difficile. Les animaux ont tracé leurs sillons, pour aller boire au fleuve, qui sont devenus sentiers carrossables pour l'humain qui ose s'y aventurer.
Pour compléter le tableau, les murettes très hautes ou plus basses, s'ornaient de superbes escaliers , témoignant qu'un viticulteur passait d'une terrasse à l'autre par la voie des airs.
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| Escalier entre terrasses |
Des hommes minces, noueux comme les sarments de leur vigne, chemise à carreaux et pantalon de velours côtelé, casquette vissée sur le crâne, avaient le geste précis et économe. Leurs femmes, en robe et tablier noirs, suivaient ou précédaient, solides, fermes et alertes, le foulard sur la tête, le panier d'osier au bras. Peu de paroles, économie des gestes. se rendre au travail était déjà une épreuve. En revenir harassés, une autre.
Sur place, c'était la bêche, la sulfateuse à dos, la taille avec des outils d'un autre âge. Les pénibles vendanges. Les réparations permanentes de ces murs qu'il avait fallu construire pierre à pierre. Et cette terre venue d'où ? du fleuve 200 m en contrebas ?
Je les vois, je les entends, alors que la vigne a disparu depuis plus d'un siècle, victime du phylloxéra, que les murettes ont quelques graves blessures, que la terre a disparu, que le roc s'est imposé, et que les gros chênes ont colonisé. Et les buplèvres ligneux, les ajoncs épineux, le thym, voire la lavande, aussi. Sans oublier les odorants térébinthes.
Alors que le silence s'est installé, empli de la rumeur de la route puis un peu plus bas, du chant du fleuve.
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| Le panorama: ça grimpe depuis en bas |
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| Habitant du cru |
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| Moins agréables ! |
Mais qui s'y aventure encore ? Les cabanes vigneronnes s'étagent, un chef d'oeuvre d'architecture, s'appuient sur la roche, par économie non de matériaux mais de gestes. Ouvrant toutes vers la vallée; le soleil, le fleuve, la vie. Ces hommes venus de leurs villages "d'en bas" s'y réfugiaient en cas d'orage mais surtout y entreposaient leurs outils, y mangeaient leur casse croûte frugal par temps froid, toutes ouvrent sur le soleil. Un temps de pause rapide et bienfaisant, sinon bienheureux.
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| La plus étonnante de toutes, sous un immense rocher en chapeau |
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| le muret de l'entrée |

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| Elle aurait pu abriter une source vu sa structure |
Les murettes plus basses, plus étroites, plus brèves, grimpent jusqu'à la falaise. Il en est même de si petites qu'elles ne pouvaient abriter qu'un cep de vigne. Ironie du sort, un ou autre gros chêne les habite aujourd'hui. Comme un défi.
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| La plus petite des murettes et son occupant |
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| Un autre occupant |
Aujourd'hui, pour monter ou descendre de gradin en gradin, la technique n'est plus la même : il faut composer avec la végétation dense , les escaliers détruits, les plans inclinés ravagés, le seul chemin est la ligne de faiblesse : chaque terrasse en a une, chaque murette a un effondrement. Je n'ai plus jamais renouvelé le saut depuis que j'ai éventré mon genou à ce jeu là.
Arrivée en haut, dans l'air glacé et la brume bleue du matin, comme un miracle furtif, un souffle bref d'air brûlant m'enveloppe, un foehn aussi éphémère que brutal; alors les nuées de brume tourbillonnent en une valse endiablée, au dessus du fleuve, juste un instant seulement. C'est magique !
Je descends prudemment comme les animaux : eux non plus ne sautent pas les murs !
Lorsque j'étais enfant, bébé encore, ma très jeune mère me hissait sur son dos pour aller aux jardins de la montagne. Des terrasses, des murettes, des sentiers, des escaliers de pierres fichées en décalage dans le mur. Le bébé n'a pas de mémoire vive, mon corps doit en avoir une car c'est un ravissement de grimper ces murettes et de tester chaque escalier, 75 ans après. Veux-je retrouver le très bref temps de communion avec ma mère ? Allez savoir...
Je quitte à regret ces escaliers de pierre, je ne peux aller plus haut, c'est la roche nue et dure, et pour faire durer le plaisir, je descends cette fois jusqu'à la route, faisant fi du chemin que j'ai emprunté à l'aller. et qui partage les gradins. Je me contente de le croiser, et de voir avec plaisir que le plan incliné zigzagant allait vraiment jusqu'en bas. Au fait, en bas, la piste de terre, n'était ce pas la Route Royale de Perpignan à Mont Louis ? Un petit oratoire, plus haut n'est pas là pour démentir.
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Et pourtant je vais descendre ! Tout au bout Et je vais la traverser, cette broussaille piquante d'horribles kermès |
Alors, s'il ne reste pas la moindre bouteille de ce cru, ni même la mémoire qu'il existât un jour, je me plais à lui redonner un instant vie, et même, à en sentir la saveur aigrelette de ce temps oublié.
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| En blanc, le trajet dans le site des anciennes vignes |
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Quelques jours plus tard, j'emmène mon ami Michel Prats à la découverte du site et surtout de ses cabanes car il recense les cabanes vigneronnes et autres dans le secteur Conflent. Site Wikipédra. Le temps est maussade, menace pluie mais il va nous accorder un sursis et nous allons faire un magnifique périple, montant jusqu'au pied de la falaise : j'ai 4 cabanes à lui présenter.
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| En jaune la montée en rouge la descente (M Prats) |
Comme tous deux nous sommes adeptes du "mode sanglier", ce sera une balade musclée mais très ludique. Randonner avec Michel est un plaisir : on s'entend bien, on aime l'insolite, l'imprévu, la recherche et les surprises : on sera servis! On va inspecter le site dans tous ses états , je ferai même une petite incursion au ravin féroce qui dévale des falaises , mais curieusement les cabanes seront toutes au même endroit, regroupées à quelques dizaines de mètres de distance et à l'altitude oscillant autour de 630 m.
Surprises disais-je ? Voilà que je découvre un orifice à ras du sol, adossé à une falaise, à la morphologie de porte de cabane, mais une cabane souterraine. S'y introduire n'est pas aisé, à la manière d'un chien je gratte pour agrandir et je m'introduis non dans une cabane mais dans une petite grotte où il fait très chaud. Je pense que l'entrée a été engloutie par l'usure du temps. s'en extirper est amusant.
Plus loin ce sera une longue grotte en falaise, explorée par les spéléos, se terminant par un boyau; un peu d'humidité suinte du plafond, et la chaleur y est présente. Réutilisée en abri sous roche (ou cabane ? ) car un muret de pierre habille l'entrée.
Et puis il y a celle que Michel espère trouver depuis 4 ans : on n'a qu'une photo "aérienne" pour la trouver et les fins limiers que nous sommes vont réussir. Alors, à la manière paysanne, on va s'offrir un petit en cas alors que le ciel ne nous offre que quelques gouttes d'eau, pour le grand cru, c'est râpé .
La plus facile d'accès est celle du bord du chemin, elle passerait volontiers inaperçue puisque je l'ai frôlée 4 fois avant de la voir.
Voici tous ces petits trésors qui ont nécessité un petit débroussaillage ...évidemment.
En images :
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| L'étage des cabanes |
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| Très haute celle ci |
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| Le toit |
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| La porte |
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| Une petite cabane ruinée |
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En falaise , une profonde grotte / cabane (Ph Michel P) |
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| La grande grotte et son entrée |
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| La même avec Michel Prats |
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| La plus marrante, en sous sol (Ph Michel P) |
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Même lieu vu depuis en face par Michel Prats : une cabane s'y trouve, qui nous a fait chercher un moment ! (adossée à la falaise au centre)
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| La voici |
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| Michel sur le toit de la cabane |
Et puis celle du bord du chemin. Flanquée de son gardien, l'autre jour au grand soleil.
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