vendredi 19 février 2021

Nyer (66), le sentier oublié des Moreries par l'Eirola

 Nyer :j'y ai effectué quelques balades et il restait un projet en suspens, à faire entre amis. Ce triste dimanche gris,  je me décide sur un coup de tête, et je file vite "là haut", avant le couvre feu. Il nous empoisonne la vie celui là! Ce sera balade solo, lundi. 

Dans ce décor, un improbable sentier


Dans ce décor : plan large

Nyer est un petit village que 6.7 km séparent de Mantet à vol d'oiseau mais, par la route, il y a environ 35 km et pas des plus commodes. En pleine construction, la route directe est tombée à l'eau des crues en 1940 et les sentiers "directs" nécessitaient un grand nombre d'heures. Bref, tout y est compliqué. J'ai beaucoup crapahuté dans le secteur et il me manquait ce sentier oublié des Moreries qui se perd quelque part dans un relief tourmenté. Comme il s'est peut être perdu sur le terrain? Qui le connaît encore, hormis les chasseurs ? Existe t'il toujours ? Allons voir....La brume est très présente, une ouate qui devrait disparaître. 

Départ altitude 724 m. J'ai passé beaucoup de temps à chercher ce début de sentier, un soir, donc mon départ ce matin est aisé. A quelques mètres de mon camion en plus. Le sentier attaque dur sur une pente ardue, qui était autrefois façonnée de cultures en terrasses. D'où ce nom d'Eirola (= petit terrain plat sur une pente ). Le sentier est bien tracé et les premières terrasses font leur apparition. 863 m (0.68 km). Je m'enfonce en forêt, le sentier est bien moins lisible, vaguement cairné, les terrasses sont nombreuses, pourvues de jolis murets, envahies d'arbres et de broussaille. Il fallait "en vouloir" pour travailler ici. Les bruits de Nyer montent à moi, c'est la seule vie d'ici et j'ai bien compris que je n'en rencontrerai pas d'autre.

Montée d'Eirola en images:

Nyer, le château, 16 ieme siècle

Nyer dans la brume, vue générale



Autrefois c'était cultivé




Les terrasses de l'Eirola
La végétation de l'Eirola


Côte 974, je perds le sentier. Je vais passer de longues minutes et des aller retour pénibles à le chercher. Bénéfice, je débusque un joli cortal aux solides murs, cadeau à mon errance. 


Anciens murs
Ancien cortal d'en Brial




Jeux de brume et lumière
En désespoir de cause je décide, au vu de la carte, de faire un tout droit en forêt que je balise de 3 rubans avant que d'atteindre une série de bornes, signe de "civilisation". Et je découvre le sentier. 1033 m, 1.89 km. Où était il donc passé ? 
Signalisation

Le sentier part résolument à gauche mais dans la ouate je ne vois rien; je sais que je me trouve à flanc de falaise dans un site escarpé; aucun danger de vertige, je ne vois rien mais dès que le voile se déchire, c'est grandiose: au dessus de moi ce ne sont que falaises colorées et escarpées. Le sentier est étroit et glissant, tout est mouillé, il passe au milieu des bois de chênes dès que la roche le permet. Ancien sentier d'exploitation agricole, il est étroit mais bien soutenu par des murs grandioses. C'est sauvage. Dans la ouate, je n'entends que les bruits de chantier du village, en bas et la rivière, je domine les gorges. Que je ne vois pas.

Un aspect du sentier

Entrée dans la réserve naturelle

Les premières violettes (1000 m)



Un sentier escarpé et pas très carrossable




Ancien mur, vu d'en haut

et vu d'en bas




















Le sentier quand il devient boulevard


Mon décor de rando, sauvage et grandiose


Très vieux chêne vert

1121 m, (2.81 km), je rencontre les premiers murs du site du Ravin dels Horts (ou als Ors). C'est le premier site anciennement cultivé du parcours. Un ravin plonge vers le Mantet, ici toutes les pentes ne sont que plongées raides et arborées. Brume ou pas, on ne voit rien. Mais avec l'hiver, les arbres dénudés me permettraient quelques coups d'oeil.  Juste à côté du ravin un ancien cortal présente de beaux murs élégants et incurvés. Son petit voisin, un orri, ne peut accueillir qu'une personne et encore, toute recroquevillée! Le ravin ne coule pas ou si peu, la source l'alimente. Y avait-il jadis des jardins comme l'indique ce nom d'Horts? Quelques murettes le laissent à penser, il doit y avoir aussi des vestiges de petits canaux.

Chatons de saule
La drôle de végétation du Ravin dels Horts



Murettes dels Horts

Cortal dels Horts

Le même vu de dessus

Minuscule orri

Atmosphère...

Je poursuis mon chemin, c'est envoûtant et sinistre, mal carrossable malgré la faible pente, une succession de montées et descentes glissantes : l'herbe, le mauvais état, la roche, tout y contribue. Je vais lentement, ajoutant des repères ponctuellement. Le schiste cède le pas au granit.

Houx


1149m (3.76 km) je croise un second ravin, bien différent, presque effrayant! Je vais en chercher un moment la sortie. C'est un boyau glacé, encombré de blocs de granit moussus, tout est moussu ici. Enserré entre de hautes falaises rocheuses, large de quelques mètres, humide et glacé, avec un filet d'eau qui se perd dans le sol, de grands arbres sombres et austères, il me tarde d'en sortir en même temps que je suis fascinée.  


Atmosphère du ravin sans nom



Je le remonte sur une centaine de mètres, des cairns sont là et enfin, un passage dans la falaise, presque en escalier permet de s'évader de ce ravin sans nom.  J'entre dans le secteur des Tailladetes, dont le nom signifie escarpements rocheux, précipices. Sur le terrain on ne peut que s'en apercevoir! C'est une série de falaises transversales à mon chemin, le sentier les traverse par de petits cols entaillés peut être même par l'homme et se fraie un passage dans un décor que le soleil réveille; je marche au dessus de la brume qui s'effiloche, c'est magnifique. Je découvre tous mes décors familiers des précédentes randonnées. J'adore cette façon multiple de voir les lieux.

Collection de mousses
La sortie !


Les Tailladetes sont incultes mais boisées, elles aussi plongent vertigineusement vers le Mantet qui louvoie dans les gorges. C'est un lieu stérile qui m'interroge : que les hommes d'autrefois allaient donc loin pour cultiver quelques arpents de terre dans cette caillasse omniprésente!


Du rocher, des petits cols et des arbres



Atmosphère sulfureuse



Un sentier parfois bien marqué

Des lointains cotonneux 


Le Madres 2465 m



La rive droite émerge



Relief escarpé

Austérité

Et douceur printanière

Aspect des Tailladettes

Insensiblement, j'ai quitté les Tailladetes pour Prunedós (pruniers) : le sentier y est davantage perdu, juste sous de grandes falaises tourmentées, il me faut vraiment beaucoup de concentration pour le retrouver, le cairner,  et y retrouver une trajectoire cohérente ; ça glisse plus que jamais, un épais tapis de feuilles de chênes masque le sol caillouteux et manque m'expédier au tapis plus d'une fois. Je suis d'une lenteur prudente. Pas âme qui vive sinon des oiseaux. Je me sens bien, détendue, à l'aise, ce travail d'orientation me plait. Mes sens sont en éveil. Je "travaille" carte et smartphone (google maps) en main. Bien sûr pas trace du moindre prunier !! Ce parcours ressemble étrangement au "Cami Carboner" de la Carança. Qui lui aussi, se perdait dans les bois. Et plongeait dans les gorges.


Paysage de Prunedós...des chênes



Moreries est à présent mon parcours : des muriers ! avec un peu d'imagination on peut penser qu'il y en eut, voilà très longtemps, du temps du cadastre....En guise de murier je vais trouver....Une source, deux petits ruisseaux en pointillés, et aussi...

Une succession de montées et descentes entrecoupées de petits cols rocheux et me voici tout à coup dans un paysage tout nouveau, totalement différent qui, peut être justifiait à lui seul ce sentier : je suis abasourdie! J'entre dans une immense hêtraie, magnifique, pas abîmée, aux longs fûts gris pâle grimpant vers le ciel, alors que le sol est tout noir, couvert d'une terre meuble où gisent des morceaux de charbon. C'est une immense charbonnière, en pente brutale, dans laquelle devaient être façonnées des terrasses et où se faisait le charbon de bois qui alimentait les forges de Nyer. Une forge existait déjà en 1563, une seconde vit le jour, la Farga Nova à peine plus tard. 

Ce n'est pas une table d'orientation mais un  champignon

Paysage des Moreries: la hêtraie

Sources sur le sentier : font
del bac de Moreries


Le site de la source sur le sentier
(elle sort de la roche)



Places charbonnières


Cette immense forêt était sans doute LE site majeur de cette rive gauche escarpée avec une vie intense de charbonniers et de déforestation. Et là je prends conscience de cette similitude que je trouvais entre Cami Carboner de la Carança et ici, le transport du charbon ne pouvant se faire par la rivière, il n'y avait que le demi tour possible donc une fin au sentier. On ne s'ennuie pas dans ces lieux perdus, en décodant le terrain qui raconte si bien son histoire ! le sentier se perd sur le terrain, impossible de le retrouver, pourtant, à mon avis il n'a pas dit son dernier mot, la carte le dément. Alors, à vue, je fais un tout droit dans la pente jusqu'à la crête et j'arrive juste sur un cairn. 


De mon perchoir terminus , la rive droite et le Canal de Nyer

Le canal
Le veilleur
              

 Un petit col bascule le sentier de l'ombre sombre au grand soleil et aux chênes, mais je m'oblige à en faire mon terminus. 1280 m (5.4 km). Pourtant il me manque si peu....Pourquoi ? Pour garder de la curiosité, avoir envie d'y revenir, y rencontrer de nouvelles choses, je n'aurai plus ce travail d'orientation. Parce que le terminus n'est pas loin et que là bas, il y a des cortals auxquels je voudrais consacrer du temps. Moreries n'a pas dit son dernier mot. Le chemin se perd dans un cortal, sur la carte. D'ailleurs, un autre moyen de lire le paysage ancien est d'avoir une carte des parcelles cadastrales, là c'est imparable! Je ne l'omettrai pas pour de prochaines recherches!


Presque à jeun, après tant d'énergie dépensée, je me restaure  un bref instant puis je reviens sur mes pas.

Repas au petit col terminus, 5 km au compteur

 Le paysage, délesté de sa brume, est tout nouveau, un autre charme. Ce sera la nouveauté du parcours, voir enfin le décor. Et il est grandiose ce décor ! Je  n'aurai qu'une surprise de taille, suggérée par Google maps, à Prunedós : il m'était impossible de le voir à l'aller mais bien en contrebas, je finis par voir un ensemble architectural de belle facture qui sera au menu de la prochaine sortie ici : j'ai repéré une ébauche de sentier, peut être y trouverai-je en prime les pruniers ? Ah oui, il fallait en vouloir pour travailler là, mais quelle paix, juste au-dessus des gorges, isolé de tout et de tous....

Ancien cortal Ricard (carte 1950). Sous la brume coule le Mantet


au zoom



L'enclos à bétail



Le retour se fera sans encombre, scruter les repères, en rajouter, ne pas glisser, perdre et retrouver le chemin, j'arriverai tellement fatiguée au terme de cette pourtant petite randonnée (mais énorme par la concentration) que 11 h 1/2 de sommeil me seront nécessaires. Et à Nyer, on dort bien.

Le paysage dont j'ai été privée au matin.


Rive droite des Gorges de Nyer

Détails

détails du relief

Les gorges et le tracé de la route engloutie

Château carolingien de La Roca dans les gorges
Le village primitif de Nyer aurait été là



Nyer


Vraiment une rando rare. Avec un grand parfum de revenez-y....

En chiffres:

Dénivelé positif cumulé : 650 m minimum

Distance : 9.81 km

Temps de marche : 4 h 37

Arrêts (balisage entre autres) 2 h 47

Et la route...128 km AR

Cartes : en pointillés rouge le parcours
1) de Nyer aux Tailladettes


2) Des Tailladettes à Moreries  (la croix rouge, mon terminus)








mercredi 10 février 2021

Les dents de l'arête

Cela se passe dans les Pyrénées Orientales, entre Lesquerde et St Paul de Fenouillet, au-dessus de la Clue de la Fou. Où coule l'Agly.

 Il fallait bien que j'y retourne, pour essayer sinon de la finir, du moins d'en parcourir un morceau supplémentaire. Je n'aime pas l'inachevé, les points de suspension.


Vue du ciel (enfin de la montagne d'en face)
22 décembre 2020


Face nord

Sachant que la difficulté, donc le danger, monterait d'un cran, j'ai mis le casque. Certes cela ne protégerait qu'une petite partie de ma personne...mais l'essentielle, fallait espérer!

Face sud


En tout cas, j'en suis revenue puisque je raconte; ce fut à la mesure de mes craintes: très compliqué. Ce fut à la mesure de mon imaginaire, je ne suis pas allée trop loin, les dents se sont refermées sur moi, cela allait au delà de mes compétences, le danger dépassait mes capacités, la prudence m'invita au demi tour. Je suis venue, j'ai vu, je n'ai pas vaincu, mais j'essaierai encore une fois, pas par cette extrémité là. 


Pourquoi je fais cela ? Je n'en sais rien. C'est une envie, c'est un besoin. Cela ne remplace pas la randonnée qui est l'autre besoin, plus fréquent, plus impérieux. Mais j'ai besoin des deux. Pas uniquement pour l'activité physique mais aussi pour les bienfaits sur le plan psychique et mental. 

Et depuis le fil, en jaune le lieu où j'ai du m'arrêter

On me dira (et on me dit déjà): "qu'est ce que ça peut t'apporter d'aller grimper des murs de roche au risque de te rompre les os?". On me dira aussi : "C'est de l'esbrouffe ? Tu veux te faire remarquer ?" Certes là où je vais je ne rencontre personne et si je le partage, ce n'est pas par forfanterie mais pour le plaisir de dire à un lecteur virtuel que je me régale car dans mon entourage proche, personne ne peut comprendre, ni même m'entendre. Et j'ai gardé une âme d'enfant, ce que j'aime, qui me plait et me passionne, et bien je veux en faire profiter mon entourage, fut il virtuel.

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Dans ce récit je décrirai très peu la montée en varappe, car, en escalade ou en varappe, il y a peu à raconter : c'est lent, c'est le nez dans la roche et "pauvre" en récit.

Par contre, faire découvrir l'univers fascinant de ces reliefs où personne ne va, c'est plaisant, car c'est un véritable paysage, que l'on ne voit que dans un ensemble dénudé, agressif, monotone, sans fantaisie, vu d'en bas. Vu de l'intérieur....ah....quel décor !

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Donc ce matin, petit créneau météo, la pluie est annoncée, je file vers ma falaise, 56 km plus loin... 10 h 27, je démarre à pied, 13 h 07, je suis de retour, la passion m'a faite partir à jeun et faire tout mon périple sans boire, ni manger, ni même en ressentir le besoin. Pourtant c'est physique et épuisant....Mais j'étais dans un autre monde. Celui où le corps est un instrument, un moteur, désincarné...Celui où le mental est le carburant.

Un après midi de décembre, en attendant mes amis, j'étais partie en reconnaissance et avais grimpé la muraille jusqu'à la crête. Donc ce chemin m'est facile à retrouver. J'avais découvert un petit escalier de bois, tout vermoulu, dont je ne comprenais pas la présence, à présent je sais. De même pour le petit sentier qui le prolonge. Ce panneau, un peu rigolo, me l'explique.

Arrête ou arrêté?
Moi, je ne compte pas arrêter d'arêter

Mon escalade à moi, au sortir du sentier sera un long mur de roche, plus ou moins incliné, que je choisirai de préférence au long ruban d'affreux éboulis. Me voilà en haut, 357 m, je suis un peu moins leste qu'en décembre, peut être suis-je davantage lestée...Quelques kilos de trop !

Le défilé de la Clue de la Fou
 creusé par l'Agly

Le mur que je grimpe, l'Agly et 
mon véhicule



Montée du long mur facile



110m de dénivelé et 29 minutes : j'arrive sur l'arête effilée. Temps maussade, hélas

En face, Serre de Maury. Village, St Paul de Fenouillet, 66

L'arrivée là haut est toujours une émotion, non pas pour le vide brutal mais pour la beauté du site. Pour refaire le même trajet, je pars d'abord à droite, je veux me percher sur l'éperon, revoir le "salto del caballo" si effilé . J'ai oublié cette brèche si étroite que je franchis prudemment, un pied de chaque côté avant que de me tourner à 180° pour grimper l'autre face. Me voilà au bout. Dans mon dos, la grande via ferrata, face à moi, la grande via non ferrata qui m'attend. Et à ma droite, le grand vide brutal et magnifique, sans qui une arête ne serait qu'une douce crête. C'est que je l'aime par dessus tout, le vide.

De part et d'autre de la brèche
qui plonge ensuite dans le vide


Le vide
            


Le mince salto del caballo donnant sur 200 m de vide

Le voilà, le vide, à la verticale du "salto"
Les bâtiments ? Les anciens thermes rénovés


Arête effilée du "salto"



Joie au sommet, dans mon dos, la via ferrata



Et dans mon dos, là où je veux aller

Retour sur mes pas. Le nez dans la désescalade je fais des découvertes. Dans les petites fentes des rochers, je découvre des plumes, des escargots et des ossements de petits cadavres : oiseaux ? mammifères ? C'est riche !

Petit cimetière dans les fentes


Plume de vautour ?





A présent le parcours nouveau va commencer. Je ne suis pas très à l'aise sur mes deux pieds, ce matin, mais cela passera vite. Le trajet, dans ce type de terrain, n'est qu'une longue et lente approche. Il faut chercher la voie, rebrousser chemin parfois, scruter pour choisir, évaluer, s'engager, cela met en mouvement toute une batterie de capacités, et j'aime ça : calculer, réfléchir, choisir, s'aventurer. C'est difficile. Plus facile que l'escalade, en apparence, puisqu'il n'y a pas la verticalité de la falaise, ni la cotation des difficultés de l'escalade. Il suffit juste de trouver les prises et, comme en escalade, tirer sur les bras, se propulser avec les pieds, répartir le poids de son corps en souplesse et délicatesse pour ne pas trop peser sur une prise, enfin c'est instinctif. Donner aux mouvements quelque chose de félin. L'extraordinaire c'est que malgré mes kilos, mon corps devient léger, léger....Ce n'est pas le cas en randonnée.


Prise

Varappe

Fine prise


Ce qui est plus difficile qu'à l'escalade, c'est que je ne suis pas assurée, donc, la seule chose d'assurée, c'est la chute sans appel, sans freinage, et cela il faut à tout prix l'éviter.  Les prises peuvent lâcher, parfois il faut "nettoyer" la paroi, enlever un ou autre roc instable, la vigilance est le N°1 de ce type de sport. J'aime cette concentration intense, j'aime loger mes doigts dans de fines fentes ou cavités, tirer dessus pour éprouver la solidité, je me sens un mental solide, cela fait du bien à toute ma personne. Je trouve cette activité très complémentaire à la randonnée, cela permet à mon corps vieillissant de garder du tonus, à mes articulations de conserver une grande mobilité; il me faut faire des enjambées parfois très hautes, des grands écarts, ce que mes 70 ans passés ne permettent généralement pas. 

Posture en souplesse

Je ne ressens aucune douleur, toutefois mes tibias portent des bosses aussi indélébiles que les bosses de cette falaise! Une friction d'arnica de ma fabrication et ça repart! La peau des mains est abrasée par ce calcaire mais pour rien au monde je ne mettrais les gants, il me faut ce toucher de la roche.

Erosion creusée et alvéolée
Calcaire abrasif
            


       



Dans les alvéoles, boues du Sahara


Et les ongles...ah les ongles....ils sont passés au ciseau avant mon départ, j'ai laissé seul le pouce avec sa parure : il n'a pas fait long feu, en pleine ascension, j'ai tiré les ciseaux du sac et passé le malheureux à la toise. Les ciseaux sont indispensables à telle acrobatie.

Et le décor ?




Sur ce site de faible altitude, 400m, il y a des murs de roche, sur lesquels s'accrochent des végétaux, arbres, arbustes ou petits buissons. Très solides en général! Tordus, biscornus, étonnamment vivaces.



Altitude 314m qu'est ce qui a pu
le rendre si biscornu ?

Se frayer un passage là au milieu

Toujours surprise de rencontrer
ces grands arbres (chêne vert)

Pas difficile à monter, multiples voies

Celui ci j'ai du le traverser

 
Mon préféré, style bonzaï

Une rencontre: une grotte!
Au moment où je me disais "peut être personne n'est venu ici" 
je découvre cette grotte qui me répond "Faux !!"
En effet un tube de métal gît sur le sol.

Mais on trouve aussi des couloirs encombrés de terre, rocs et arbustes, ils sont utiles quoique peu carrossables. Ensuite il y a des "cheminées", saignées dans la muraille, qui servent aux ruissellement des pluies et sont une bonne voie pour grimper si elle est en bon état. Ici, c'est catastrophique : encombrées de rocs instables, de terre , voire de végétaux, elles sont plus dangereuses qu'un bon mur bien solide. Aucun "randonneur " n'est passé ici et ne les  a "nettoyées". C'est une cheminée qui aura raison de mon parcours. Ces reliefs furent déforestés au 19 eme siècle, je raconterai comment à la faveur d'une autre escapade.


Des couloirs, des cheminées, des vires, des taillis inextricables
des arbres cramponnés aux murs

Mon chemin n'est pas rectiligne, il me faut chercher la voie, celle où je passerais si j'avais  20 ou 30 ans de moins et qui m'est interdite, je dois donc en trouver une autre, mon âge est une limitation certaine, hélas....Je rebrousse chemin et tente ma chance à côté. Des chemins de chèvres, marqués par leurs traces, sont de bonnes voies, elles suivent les arbres, d'étonnants arbres, énormes, dans ces murailles. Parfois, comme elles, je dois les traverser, incapable de les contourner. Finalement, de demi tours en ébauches de parcours, une cheminée aura raison de mon périple, trop sale, trop délitée, en un mot, danger ! Je ne suis pas déçue, je suis allée au bout de mon possible. Je fais donc demi tour, à environ 430 m,

Je désescalade la paroi rocheuse, peinant à reconnaître mon chemin aller. L'ai-je vraiment emprunté? Vers le bas, je réalise que je ne peux continuer. Alors je remonte, je sors la corde du sac, la passe en double autour d'un solide genévrier incrusté dans la roche et je descends. C'est plus compliqué que je ne le croyais, en fait c'est la plus difficile de toutes mes descentes, elle eut vraiment nécessité un rappel mais tant pis, on fera sans et si l'atterrissage est un peu brutal, il sera sans dommage.


J'ai essayé plusieurs voies et suis arrivée à la cheminée (rond jaune)
Descente par la vire pointillée puis à la corde sur 8 m, atterrissage 
au pied des arbres



J'aime, descente sans rappel. 8 m



 Puis je vais m'offrir une bonne crise de fou rire : j'emprunte un couloir rocheux et végétal pour descendre, vierge de mon passage aller. Je m'accroche à un arbuste sans remarquer qu'il est mort et me voilà catapultée au sol, le casque résonnant de la chute de l'arbre, coincée sur les fesses entre des rochers, le dos confortablement calé par mon sac empli de corde, sous un couvert végétal épais, entre deux murs de roche, incapable de me relever, à la manière d'une tortue ! Vais je devoir me dévêtir ? Je ris en gesticulant avant que de réussir à re devenir bipède.  Le reste ne sera plus qu'un jeu d'enfant, je peux à nouveau m'intéresser au paysage, laisser courir mon regard au loin, abandonner la concentration mais pas la vigilance: les éboulis , en descente, sont des vauriens : soit ils vous propulsent trop vite, soit ils vous expédient un gros roc dans les tibias. Comme dans un torrent liquide, il faut choisir la force du courant.


Descente en désescalade

Descente comme on veut et comme on peut



A propos de courant, à peine arrivée sur la route, je m'aperçois qu'un ruisseau dévale très vite, consécutif aux dernières pluies. Je plonge mes mains, j'en suis sûre, l'eau est chaude ! Ces falaises calcaires, brutales et violentes sont un réservoir d'eaux thermales et, de ce pas, je m'en vais à la rencontre de toutes ces sources sauvages que mousses, algues et joncs signalent, en plus de leur mélodieuse chanson de ruisseaux pressés de rejoindre les eaux glacées de l'Agly. Fascinante Clue de la Fou dont je ne sais me détacher...Et comme, en bas, tout finit en eau, sitôt arrivée au camion, l'eau du ciel se précipite à ma rencontre. Je vais pouvoir manger tout mon soul, en musique. Je m'aperçois que je suis à jeun. Il est 14 heures.


Courant d'eau chaude

L'Agly à la Clue de la Fou


Quelques chiffres

Altitude mini : 247 m

Altitude maxi : 430 m

Distance totale avec la balade des sources :2.56 km

La route : 56 km aller