samedi 4 avril 2026

Alta Garrotxa (Catalunya) : la vallée de Sant Aniol d' Aguja

 C'est au delà de la frontière que j'emmène mes lecteurs : sur le versant sud des Pyrénées, dans la Alta Garrotxa catalane,  faible altitude et forts paysages. Des falaises calcaires, des vallées encaissées , des gorges aux eaux vertes, des chênaies épaisses, des chemins muletiers, des passages frontaliers chargés d'histoire(s) et  la magie est à chaque pas.

Sant Aniol : el gorg blau

Pour y accéder, on franchit la frontière au Perthus, on prend la route rapide Figuères / Olot ou bien on musarde sur des routes buissonnières et, à Argelaguer, on file direction Tortellà et Sadernes, dernier village de la vallée de Lierca.

La surprise sera pour la vagabonde que je suis, navigant toujours sous le signe de la liberté, de se trouver devant l'obligation d'avoir réservé à l'avance (et par internet!) le parking. Mais il existe des personnes sympathiques et le gardien du parking suppléera à mes carences. Un grand merci...

J'ai, la veille de ma rando, commencé à "dégrossir" le trajet, il est tard, il fait un temps gris et je vais parcourir 7 km à pied, pour commencer à reconnaître les lieux. Je croise des cohortes de randonneurs. Le lendemain, nantie de ma réservation, je vais pouvoir tracer ma route, j'ai déjà décortiqué un bon morceau car ma curiosité n'a ni frontières ni heures

C'est une autre chanson, le lendemain, la tempête de vent du nord que j'ai fuie en France a su me retrouver, je vais très vite sur la petite route, surveillant les arbres qui se tordent. Et devant mon camion, à l'entrée de Sadernes, un gros arbre vient juste de s'effondrer sur la route! Je file chercher de l'aide et pendant que l'arbre se fait tronçonner de main de maître, je surveille ceux qui surplombent mon camion et qui se tordent. Me voici enfin garée à l'abri du ciel, au milieu du parking. Le gardien me déconseille la rando, mais j'y vais. La tramontane violente, je connais, mais, avec autant d'arbres, va falloir randonner les pieds sur terre et les yeux au ciel ! 

Finalement, j'adore. La montagne hurle, mugit, rugit, se plaint, se tord, mais tient bon. La rivière est devenue muette, hier elle grondait. J'ai l'impression de longer un aéroport militaire, pourquoi pas le pont du Clémenceau ? 

Les grandes orgues de la montagne qui mugit !


Je marche sur la piste qui dessert une partie de la vallée. Cette piste remplace un chemin muletier escarpé qui, dans les gorges, ne devait pas manquer d'air!

Aujourd'hui : entrée du défilé de
" Passant d'en Roca"


Du temps du chemin muletier


La piste



Défilé de Passant d'en Roca



Même lieu : le chemin muletier


Et toujours la beauté des vasques


Des randonneurs m'ont doublée, je les croise, ils m'incitent au demi tour, mais je poursuis. Forte de leur conseil: il n'y a pas que des branches, des pierres tombent aussi. Mais la chance est avec moi, malgré les tourbillons de poussière dans les gorges. Je retrouve les lieux de la veille sous un autre ciel. Ces gorges sont un passage pittoresque, assurément. Des façades de pierre percées de grottes, des arbres cramponnés comme des grimpeurs, des falaises d'escalade, je suis fascinée. Un ancien poste de garde, nommé "Castell de Sespasa" les surplombait autrefois, 

A la vitesse d'un cheval au galop la 
poussière vient m'assaillir


Il n'y a presque personne sur la piste, cela me convient. Malgré la tempête, c'est un délassement de marcher sur un chemin et de n'avoir pas à fureter pour chercher un passage dans mes pentes habituelles, entre glissades et escalades.  Un site sans nom indique une ancienne carrière; une autre se trouve dans les montagnes. Cette région est un livre de lecture géologique, calcaire, granit, dalles et autres roches très compactes.

Site de "la pedrera"

Les dalles de la carrière













Le moulin de Sadernes, (0.3 km) rénové est barricadé; son canal d'amenée, original et invisible, que j'ai débusqué hier dans les falaises et les gorges est suspendu, aérien ou creusé, il longe la piste, bien au dessus de la rivière (la Lierca) étonnant quelquefois . Sa prise d'eau demeure un mystère, un jour j'irai voir, si je ne me noie pas !


Canal suspendu

Au dessus des vasques


Le canal suspendu non loin de sa prise d'eau dans les gorges
Site "Portell d'en Roca"


Les ponts : celui dit "de ferro" (de fer) (1.75 km) cache sous son tablier les vestiges remarquables de son ancien visage. Celui de Valenti (2.95 km) très vieux fut utilisé par les muletiers "traginers" (soit les transporteurs d'antan, avec mulets ou boeufs). Ce pont si étroit ne permettait que le passage d'un seul animal. Ce qui n'empêchait les transports de denrées, de bois, de charbon, de farine. Et encore moins les contrebandiers. Voire les Trabucaïres, bandits des grands chemins.


El pont de ferro aujourd'hui et les falaises d'escalade


Autrefois


Pont de Valentí et l'Hostal de Ca la Bruta



Médiéval



La pile et son renfort côté amont

J'ai quitté la piste (2.9 km) en haut du pont de Valenti. En bas se trouve une imposante demeure restaurée : c'était un gîte d'étape du temps des traginers, Ca la Bruta (=femme sale). Ensuite on retrouve l'ancien chemin, dit "chemin des valenciens" qui se démarque de la piste. Le vent secoue et fait hurler la montagne mais je suis à l'abri, bientôt il ne sera plus qu'un murmure, je ne m'en apercevrai qu'en réentendant le chant de l'eau de vasque en vasque.


Ancien chemin

Passage en calade













Ce chemin muletier traverse d'anciennes charbonnières et une bifurcation (3.57 km) mène vers Talaixa. Des passages en calades (pavage) aidaient les mules.

Parlons en de cette rivière: le Lierca est né du mariage de la Riera de Sant Aniol et de la Riera d'Escales, deux ravins de montagne. Pour moi c'est cap au nord, le Sant Aniol.

Le sentier muletier frôle une immense forge absolument invisible, mais la piste la traverse; d'immenses bâtisses écroulées, entre chemin et rivière sont envahies de ronces. C'est "la Farga" (3.6 km). Que je vais regarder de plus près. On y travaillait le fer, donc mines de fer !

La forge ou farga (fragment)

Au bord du chemin, dans un tas de ronces, se devine un mur que les promeneurs ne regardent même pas : mes coups de sécateurs me mènent au coeur d'un moulin, le Moli del Riu, (4.68 km),au ras de la rivière. 


Moli del riu














Bien que le chemin soit en général bien au dessus de la rivière, il y a des passages très bas, même sur l'ancien chemin muletier et le parcours est irréalisable en période de crues. Il faut même traverser trois fois la rivière à pied sec...ou non.

Passage piéton!

Il est très beau ce chemin, mais il prend toute sa valeur au terminus de la piste (5 km). Là commence le dernier tronçon, époustouflant de beauté : beauté du cours d'eau encaissé, que l'on rejoint parfois, beauté des sous bois et des falaises et surtout beauté du chemin taillé dans la falaise, empierré par places, pour aider les mules, mais ciselé dans le roc, suspendu sur le vide, nimbé de la verdure des sous bois et du chant de l'eau.


Le chemin taillé dans le roc




Au ras de l'eau



Ou très suspendu




 









Ce lieu fut choisi par certains pour quitter la voie et la vie . Dans les beaux miroirs émeraude dont certains ont une histoire bien sinistre. Dans l'un se noya un homme, en 1917, en voulant sauver sa vache, dans un autre périt une fillette, c'est "El Gorg de la Nina". Une jeune mariée de 23 ans,  se noya un jour de 1890. Dans la "Bassa d'en Sobi" (5.4 km) en 1932, se suicida un homme. 20 ans plus tard sa fille en fit de même dans une "bassa" voisine, celle d'en Germanell. Bien sûr tout cela n'est pas conté sur le parcours, on ne voit que plans d'eau superbes, transparents, invitant au plongeon, à la baignade. Mais...je suis fureteuse, n'est ce pas ? Je l'ignore en montant, je le sais en redescendant.



Au dessus de la bassa d'en Sobi


La Bassa d'en Sobi

Sur un peu plus d'1 km, c'est féérique. Ensuite le paysage s'ouvre sur un cirque de falaises, une grande prairie que je vais visiter, au bout de laquelle se trouvent les ruines d'un immense moulin (7 km).


A proximité de Saint Aniol

 Le canal d'amenée se termine par un grand bassin, où les femmes faisaient la lessive, avant qu'il ne plonge dans l'antre du moulin, invisible. Il s'y moulait le blé, l'orge, l'avoine et le maïs produits autour de Sant Aniol. Mais aussi, après le travail sur les grains, on y avait adjoint un moulin de sciage du bois, bois de châtaignier peu prisé mais découpé en planches tout de même. Le moulin logeait les transporteurs (8 personnes avec le meunier) et leurs bêtes, un lit rouillé suspendu en plein ciel en atteste encore. Ce moulin cessa de fonctionner en 1960. Et  si les chemins de la vallée d'Aniol se nomment "des valenciens" c'est que la main d'oeuvre provenait de la région de Valence.


La prairie du moulin


Le moulin 



                                                                                  
Vestiges d'une roue
    




Un lit en fer suspendu 

                                                                                          
Il fut très grand ce moulin




Le canal


Arrivée à St Aniol, au terme de plus de 8 km, la rivière se franchit une dernière fois de façon ludique par un "pont de singe" .

Mais qu'était donc St Aniol ? Un monastère fondé en l'an 859 par les moines de l' Abbaye d' Arles sur Tech, en Vallespir, de l'autre côté des Pyrénées, fuyant l'invasion normande. Le monastère fut incendié lors de la guerre civile, la petite église fut restaurée et le grand bâtiment voisin, restauré ces dernières années est devenu un refuge où l'on  peut se restaurer et dormir. Et glaner des infos (en catalan) sur un gros livre ! D'où mes anecdotes...Saint Aniol ne fut pas un village, mais une ferme, dans les environs on en trouve encore 3 , à une certaine distance.


1906 et 2012



Refuge de St Aniol, inauguré en juin 2025. 36 places tout confort (voir le site sur google), 2 salles à manger, Wifi. Le randonneur peut aussi consommer .
A droite la chapelle vestige du monastère.


Autre visage du refuge


Le site est plaisant; j'y retrouve des compatriotes et je suis surprise d'être reconnue et appelée par mon nom. Un peu plus tard, on se retrouve dans les anciennes prairies du site, devenues forêts, à la rencontre du Gorg Blau, un joyau dans son écrin. Mais nous sommes incapables d'aller voir la cascade du Salt del Brull, le chemin est introuvable. Et pour cause : cette fois il faudrait jouer des pieds, des mains et même du bain forcé pour rejoindre ce site. En effet, il n'y a pas de chemin, juste la débrouillardise en falaise et rochers. Mais je sais où il faut passer. Dommage.

Gorg Blau

Le retour peut se faire en partie par une boucle passant sur les falaises, au Saut de la Nuvia où une pauvre jeune fille préféra se jeter dans le vide que d'être contrainte à un mariage forcé ....

Décidément  ces lieux idylliques sont pleins de larmes et de drames...

Je reviens sur mes pas, préférant revoir le chemin à l'envers, j'aime toujours autant découvrir les nouvelles images d'un chemin à l'envers, en jouant un peu de la nouveauté grâce à la piste. Et puis, maintenant, j'en sais les drames! Quel dommage d'aller mourir ici bas...





Je sais que je reviendrai, j'irai à Saint Aniol par le Saut de la Nuvia, j'irai à la rencontre du Salt del Brull, j'irai poursuivre mon débroussaillage du moulin, et surtout, plan en main, à la rencontre des trésors au pieds des falaises : grottes, fours à chaux. Oh! j'ai envie d'écouter ce que ce site voudra bien me conter !

Et puis, ce n'est pas un mystère ! Les eaux vertes des rivières de Alta Garrotxa s'en vont, par des chemins souterrains, alimenter les eaux bleues du superbe étang de Banyoles, à quelques dizaines de km mais par quels tours et détours y parviennent elles ? Là est le mystère...




En chiffres 

Dénivelé positif cumulé : 500 m environ

Distance aller retour : 17 km

Liens

sur l'hébergement (clic)

Sur le refuge (clic) histoire d'une rénovation / fêtes etc

Cartes (du plan large au plan rapproché)


Le point rouge est Sant Aniol



Accès depuis la route à 4 voies N 260



De Sadernes (parking) à Sant Aniol (à pied, 17 km AR)








vendredi 6 mars 2026

Espagne (Aragon) le sel des Monegros

 En Espagne, entre Lerida et Saragosse, à peine au delà de la Catalogne, se situe le désert des Monegros, une immense étendue (275 000 ha) qui n'a pas de désert que le nom.

Dans le désert

 Des terres sèches, des vallées sèches, des collines pâles, une végétation rare et étique, des sols argileux d'où émergent  de gros blocs d'albâtre livide  et translucide selon leur taille, les Monegros n'ont d'autres eaux que celle des faibles pluies (350 mm /an) et celles des canaux drainant sur plus de 200 km les eaux de l' Ebre et du Cinca qui ont fait "refleurir" le désert et ont habillé de vert ses terres pauvres et jaunes.

Situation des Monegros


Les Monegros furent couverts de végétation autrefois, d'où leur nom "les monts noirs". Chênes verts et genévriers couvraient le pays de leur chevelure sombre. Disparus au gré de la déforestation, il ne reste que très peu de végétation et d'arbres, genévriers sabine pour la plupart.




Le voyageur parcourant ce désert roule sur de longues routes rectilignes qui semblent devoir se noyer dans l' Ebre ou monter à l'assaut des monts blancs des Pyrénées. Des pistes de terre, pistes de poussière, quadrillent le pays, avec leur signalisation routière, telles de vraies routes secondaires. On peut rouler à l'infini sans voir villages ni humains, sans voir les troupeaux de moutons du temps jadis ni les bovins des immenses bâtiments d'élevage moderne. Pour tout relief, un arbre isolé, un lointain clocher d'église ou des cordons de cailloux, des buttes de cailloux, nés de l'épierrage et semblant toucher le ciel. Et des ruines, des ruines de fermes et bergeries dressant sur le ciel leurs poutres ravagées et leurs murs écroulés, de pierres et torchis. Isolées, en cordons ou en hameaux, elles sont très nombreuses et aucune n'est restaurée.

Champs de ruines



Jamais je n'ai visité autant de ruines


Route sans fin



Piste sans fin













Canal sans eau

Les confins

Les couleurs

Ancien épierrage en cordons


Ou en tas


Il est impossible d'y trouver un point d'eau, une source , un ruisseau. Mais lorsqu'il pleut d'importance on peut s'y embourber et voir les rares ravins déglutir une eau boueuse et cascadante. 

Un ravin


Et le sel ? Oui le sel existe et je l'ai rencontré. J'ai pu le goûter sur les rives d'un ravin escarpé, en stries blanches mêlées à la terre, en plaques étincelantes . Le sel est partout dans ce sol qui fut un immense lac salé qui commença à se vider vers la mer il y a 5 millions d'années, qui fut mer intérieure avec ses dépôts de sédiments lisibles comme portée musicale dans la coupe des collines.




Toutefois il y a de l'eau salée dans ce désert, celle, épisodique, des lagunes, nommées lagunas, hoyas, ou salinas. Elles font sur la carte de belles taches bleues comme des flocons disposés au hasard, de toutes tailles. Sur le terrain, on pourrait dire "on ne voit rien". Une petite dépression grisâtre, couverte de végétation rase, piquante et sèche craquant sous les pas. Lorsque l'eau occupe ces dépressions, c'est de l'eau salée. Très salée, je l'ai goûtée. Elles furent exploitées, autrefois, à très petite échelle, exploitation vivrière pour conserver les viandes dans le sel.

Une lagune sèche


Une autre avec de l'eau salée


Je n'ai pas vu la plus célèbre , celle de Sariñena au nord du désert devenue un lieu touristique pour l'observation des plantes et des oiseaux.

Mais à la tombée du jour, sous les feux du couchant j'ai "amerri" aux rives de la "Laguna de la playa".


Laguna de la playa ou del Rey


Le bâtiment majeur


C'est un témoin de l'exploitation intensive du sel puisque on en extrayait 170 tonnes. L'eau de pluie emplit les dépressions et attire le sel contenu dans le sous sol qui jaillit aussi en quelques sources. Ensuite commence le processus qui, de mai à octobre, va évaporer l'eau et déposer le sel. Extraction très classique  qui aurait débuté à l'époque romaine mais à connu son apogée aux 17 eme et 18 eme. Il y avait même une police du sel, sur place. Bien très précieux pour les salaisons de viande et non pour la consommation car amer. (magnésium). Aujourd'hui le site présente un immense bâtiment effondré à l'intérieur, c'était les logements des ouvriers, les magasins, les bureaux et les écuries pour le transport. Les bassins étaient alimentés par des canaux, dallés de lauzes sur lesquelles se posait le sel après évaporation et de bassins pour retenir l'eau salée lorsque le lac s'asséchait lentement.


Le bâtiment le plus ancien,



Vestiges 


Autres vestiges



La ruine, du sol au plafond






Les anciens bassins
Canal pour amener l'eau salée


Un des bassins de stockage



Bassin d'évaporation



Et l'organisme vivant (depuis la préhistoire) donnant
la teinte rose à l'eau et capable de survivre sans eau

Au couchant, alors que les murs s'allument de fauve, que les oiseaux poussent leurs derniers cris du jour, qu'un vent frais balaye le soir qui tombe et me fait frissonner, que je suis seule dans ce décor, où s'installent le silence et l'ombre, ce n'est pas désolant, ni angoissant, c'est juste envoûtant.

Mais pas au point d'y passer la nuit, toutefois....