mardi 8 février 2022

Villefranche-66- Chemin d'eau pour Fort Libéria

 Le but de la randonnée du jour est d'essayer de retrouver un ancien chemin porté sur la carte d'état major de 1821, encore mentionné sur la carte de 1950 mais plus du tout sur l'IGN actuelle, alors que d'autres anciens sentiers y sont encore. Cela laissait présager de la décrépitude, voire de la disparition du sentier. J'avais essayé de le trouver à partir du haut de la montagne soit près de l'église St Etienne. Une esquisse de traces de chasseurs que je perdis immédiatement me fit remettre à plus tard car j'étais fatiguée de mon expédition du matin. Par contre une sorte de source captée toute ensevelie et sèche attira mon attention. Tout contre sentier et pistes réunis.


Le décor du jour depuis Roca Roja

Quelques extraits de cartes:

Carte Etat Major, chemin surligné de blanc

Carte IGN, il n'existe plus



A la maison je préparai le travail avec Géoportail: azimuts à la boussole, distances, repérage minutieux du départ, et superposition du cadastre où ce chemin est marqué de deux fines lignes.


Exemple partiel de préparation

La seule chose surprenante c'est que pour un droit dans la sévère pente sur près de 300 m de dénivelé, le chemin était rectiligne; généralement des zigzags sont dessinés. Sur la carte de 1950, à un moment donné, le sentier rectiligne est en pointillés et une branche en zigzags démarre de lui et le suit légèrement à côté. 

Carte 1950 : en rouge tout droit
En zigzag dérivation

Je décide soudain de partir du bas, je recalcule les azimuts en fonction et c'est ainsi qu'en ce dimanche matin glacé, je prends la piste de Fort Libéria que je préfère au sentier pour un échauffement en douceur. Le soleil me rejoint, bientôt Nina sera au soleil dans le camion, ça me rassure. 

Matin resplendissant


Montée d'un bon pas, un nouvel orri découvert comme s'il avait poussé dans la nuit, un nouvel essai en vain pour "ma" grotte qui continue à tirer sa langue blanche, Fort Libéria dort, le sentier s'élève en lacets et enfin je consulte mes plans, attentive au terrain. 


Sur ma droite, je trouve quelques rocs n'ouvrant sur rien mais je suis sûre de mes calculs, alors je bifurque sur ce "rien". Une des bornes, N° 140 (je sais où est la 110),  typiques du Conflent, me tourne le dos.


Le départ

Borne fréquente en Conflent
                  



Il n'y a pas de sentier, je monte un  peu à l'instinct et tout de suite mon regard est attiré par un gros tesson de céramique creuse et vernissée : de quelle poterie provient cette forme inhabituelle? Voilà que d'autres tessons gisent au sol, dans une sorte d'alignement et je saisis vite qu'il s'agit d'une canalisation d'eau.
                 


Je n'ai plus qu'à suivre comme le Petit Poucet ces tessons brillants et ocres, mêlés à une sente d'éboulis. Une ligne droite dont je comprends qu'il s'agit du chemin souterrain de la canalisation recouverte d'éboulis. Creuser une tranchée dans ce terrain ? Admiration ! Et exaltation pour moi. Un trésor...

Comme un fil d'Ariane


Un peu plus haut (729 m), je découvre un bassin creusé dans le sol et, attenant au bassin, un bâti avec une plaque, et une sorte de robinet, c'est une citerne. Tout est quasi comblé d'éboulements. Y a t'il une source ? Je glisse ma lampe entre les dalles qui coiffent la citerne, ce n'est pas grand mais un tuyau est logé dans la paroi de la citerne, l'eau vient de plus haut.

La citerne et le bassin comblés 



Prière de fermer SVP. LMC 1914



Je n'ai pas su déchiffrer sauf 1925



Ecoulement de l'eau dans le bassin

Arrivée d'eau dans la citerne

Donc j'oublie le sentier que je cherche, je vais suivre le chemin de l'eau. Tout en m'interrogeant : pas une seule culture, de plus, pour arroser, il faut que l'eau soit à l'air libre et ici elle est souterraine et prisonnière d'un tuyau.

Pour l'heure, le terrain est modérément escarpé, encombré d'arbres et de roches, dans une végétation épineuse pas trop compacte ce qui me permet de suivre le sillon où je retrouve les tessons. C'est mon fil d'Ariane.


Le paysage dans mon dos

Face à moi, l'aléatoire chemin

Je dois parfois louvoyer à droite ou à gauche, tant le terrain est impénétrable et escarpé, le sérieux a commencé. Je finis par trouver en plus des tessons, à 764 m, quelques débris de briques et de tuiles, aucune ruine, quelques terrasses et...les tessons. Je franchis l'ensemble et tout devient inextricable, plus question de suivre l'eau, il faut juste garder le cap, merci la boussole. Dès que je vois une trace d'éboulis je me jette sur l'opportunité. J'ai perdu le chemin de l'eau, je le sais à ma droite, ou à ma gauche, proche, mais l'urgence est de grimper, d'avancer. Le paysage est magnifique et Fort Libéria reste dans mon axe parfait.

Altitude 767 m

Droit sur Libéria. On voit que le terrain est difficile


Je rencontre un drôle de caillou : il s'agit d'un petit bac en pierre taillée, sorte d'évier, cassé en deux , il y a donc "de l'eau d'antan" sur mon trajet.

Un morceau d'évier ? Les tessons de briques et tuiles
ne sont pas loin
Autre vue de l'objet

Il serait temps de prendre un peu de carburant. Au pied d'un petit mur qui n'a d'usage que coupe éboulis, semble t'il, à 886 m, sur un rocher, j'installe mon restau et mon vestiaire, ce sera tenue allégée, il fait chaud. Et je contemple, je me sens seule au monde, loin de tout, qui peut imaginer qu'un humain est dans ce coin où même les chasseurs n'ont pas retracé le sentier !

Repas en mode Cromagnon


Décor du restau


Le terrain est "facile"...je viens de là dedans


Départ pour le tronçon final, 114 m D+ dans le plus éprouvant du parcours: la jungle végétale, des petites barres rocheuses, assurément l'eau a du faire un ample virage. Les sentiers d'animaux sont d'un grand secours: si le buste peine à s'y frayer passage, les jambes bénéficient d'un cheminement assez propre; il faut jouer des bras pour écarter les branches et buissons.

que progresser dans ce fouillis mais je n'ai
pas le choix ! C'est au menu du jour.

Escalader le mur est plus simple 


Altitude 960, petit mur protecteur


Virage que je vais donc faire, un peu au jugé, en vérifiant le cap et soudain !! Et soudain je reconnais le paysage qui s'ouvre sur une lande assez rase, anciennes cultures, je reconnais le piquet blanc de l'autre jour, la citerne est proche.

J'émerge !

Douce pelouse !


Citerne qui s'avèrera ressembler à celle d'en bas,  mais là je ne peux rien voir, même en glissant ma lampe. Plus tard je comprends que l'arrivée d'eau devait être invisible sous cet angle de vue. Dans mon esprit, il s'agit de la source qui approvisionnait la pente. Mais une idée commence à germer. Certes je n'ai pas retrouvé le chemin...mais cette ligne droite de l'eau et ce chemin rectiligne ne faisaient peut être qu'un autrefois. (Ce que confirmera la carte).

Vue extérieure de la citerne. 1000m 

Et vue intérieure


Et si c'était l'approvisionnement en eau de Fort Libéria ?? L'idée germe et grandit, je vérifierai tout à l'heure.

Le mystère de la source demeure : la carte porte une source captée dans un proche torrent sauf qu'à l'aplomb de cette citerne, l'eau est bien en contrebas.


Mon trajet en bleu. C et C2 sont les citernes

Plus tard, en bas, un sacré personnage rencontré au détour de la piste m'apportera de précieuses informations : oui, c'est le chemin de l'eau pour Fort Libéria; les canalisations d'origine étaient en bois , remplacées par de la céramique, non les paysans ne l'utilisaient pas. Ces citernes au nombre de 3 (il m'en manque une) étaient des points relais, le manquant étant à Roca Roja. Et l'eau provenait d'une source captée dans un ravin. Le mystère de la déclivité reste entier. Ce sera la carte et ses courbes de niveau qui me donneront la solution et ainsi, il me reste encore à aller sur place chercher la partie manquante : un vrai travail de détective ! Effectivement la source est celle qui est sur la carte et le tracé de l'eau, pour bénéficier de la courbe de niveau fait un détour par Roca Roja, passe en dessous de la chapelle et va rejoindre la citerne. Schéma ci-dessous. Pour me parler, la montagne a parfois besoin d'un intermédiaire, fut il rogue et bougon !


Ce qui me reste à explorer : la source, la 3 eme citerne
et le chemin de l'eau : tessons ?
Cette hypothèse s'avèrera fausse et bien plus simple sera le parcours

La civilisation est revenue avec l'église Saint Etienne...et le sentier. J'ai grimpé 300 m hors sentier en terrain affreux. Très pentu, le terrain affiche 603 m pour ce dénivelé de 291 m mais j'en ai parcouru davantage avec mes recherches et mes détours. A présent, j'ai l'impression de marcher sur du velours !


Je baguenaude en touriste sur les hauteurs : Saint Etienne est peuplé, Roca Roja et ses escarpements déserts. Une belle grotte est invisible du haut mais ne me tente pas.

Depuis Roca Roja, le paysage est fabuleux

Saint Etienne


Deux vallées : Cady et Rotja




Comme un navire, Villefranche



La mer, tout au fond



Les deux vallées



Au sommet de Roca Roja,1052 m



Massif de Badabany

En fond les hauteurs de Mantet, Pla Segala






Je descends rapidement par le sentier Vauban revisiter mon point de départ, côte 712. Et explorer jusqu'au bassin.







Une surprise, un tuyau non brisé émerge du chemin, bien coincé; pas une seule fois, à mains nues, je ne pourrai dégager un quelconque tronçon de canalisation. Près de la citerne, quelques bornes numérotées , comme auprès de son homologue d'en haut.


Intact mais bien enfoui dans le sol
L'étude des bornes serait intéressante...









Il me reste à vérifier, car je l'ignore encore, que c'est bien le chemin de l'eau pour Fort Libéria. En effet, les tessons continuent leur fil d' Ariane vers le bas, je les retrouve à la faveur des lacets qui coupent leur trajectoire. Par contre, le fameux sentier Vauban, avec  ses murs de soutènement ne possède aucune inclusion de tuyaux pour la traversée: aurait il été construit plus tard ? Il ne figure pas sur la carte 1821 mais sur celle de 1950. Que de questions sans réponses...De 1850 à 1856, Napoléon III fit entreprendre des travaux considérables pour fortifier le château. Le sentier daterait-il de cette époque ? Je vais programmer ma visite du fort pour en savoir davantage. 

Sur le site du Fort Libéria, j'ai trouvé ces explications : 

"Fort Libéria ne possède pas de source. A l'origine, une garnison de 100 hommes y vivait et une citerne stockait l'eau venue des hauteurs. L'intendant du Roi (Louis 14) annonce "au mois de février 1681 que l'on pourra conduire jusqu'au château l'eau de la source que l'on a trouvée dans les montagnes" .

Plus tard, les eaux de pluie furent récupérées dans deux citernes de 70 000 et 50 000 litres (sources internet).

Cela signifie aussi, que en ce février 2022, 341 ans plus tard, je foule ce chemin de l'eau comme en une symbolique commémoration....

J'abandonne le sentier de l'eau qui n'est plus sur mon chemin, il est arrivé quasi à destination, moi pas encore, les questions valsent dans ma tête et c'est là que me sourit la chance , la rencontre avec le personnage qui va ...apporter de l'eau à mon moulin !

Villefranche du Conflent


Le verrou de Villefranche


C'est avec des courbatures en cascades, sous le ruissellement de toutes ces informations que mon cerveau bouillonnant et mon corps moulu rejoignent une Nina sereine, endormie dans les polaires.

Je reviendrai compléter ma visite avec l'eau des hauteurs. Je ne peux en rester là.

                                                                                            A suivre....

En chiffres :

Dénivelé cumulé : 650 m

Distance parcourue : 12km

La route : 100 km AR

Caillou rencontré sur le sentier




3 commentaires:

  1. Bonjour, Les "citernes" le long du chemin de l'eau ne sont pas des citernes destinées à garder de l'eau mais des bassins destinés à casser la pression qui pourrait se former dans les tuyaux. Comme le dénivellé est fort, une mise en pression du tuyau lui serait fatal. C'est très courant. Alexis

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  2. Et il devait y avoir beaucoup d'autres bassins de ce type vu le denivellé de plusieurs centaines de mètres... Alexis

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    1. Alexis, il n'y en a que deux, car j'ai suivi intégralement le chemin; d'ailleurs Pierre Méné (Fort Libéria) m'a donné une copie du plan de ce "chemin de l'eau", donc j'ai la certitude. Ces citernes ne servaient pas à stocker l'eau en effet, mais elles se nommaient relais et servaient, j'ai cru comprendre, à purger et nettoyer le circuit. Les connaissez vous ? Elles sont facilement accessibles , une par le sentier et l'autre en haut, par la piste. Merci de vos commentaires

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