Lorsque le ruisseau réapparaît, je fais le plein d'eau fraîche, propre, et je fais mon marché par la même occasion. Non les jardins de bouses qui abondent, mais les sommets et arêtes, surtout les arêtes environnantes. Celle du Grand Péric me séduit.
Il faut déjà 8.6 km pour parvenir ici. Quant au Pic de Camporells, il est évident que j'y retourne ! Mais cette fois, je scrute la paroi pour choisir mon chemin. Plus téméraire qu'il y a 4 ans. C'est normal, j'ai progressé et surtout rajeuni -))
Le vent s'est levé, venu du sud en rafales, bourrasques, gifles, un handicap pour une arête.
Pendant la remontée de cette vallée, je me perds en interrogations . J'ai un peu évité la montagne depuis la pandémie : m'en serais-je lassée ? Me sentirais-je trop usée ? Aurais-je d'autres centres d'intérêt ? Mes recherches passionnantes auraient elles pris le dessus ? Me sentirais-je trop âgée ? Y aurait il trop de km pour y parvenir ? Pourtant en marchant je sens remonter en moi cette envie de pics, de vallées, d'arêtes, je sens revivre ces émotions passées ou enterrées, oui, à présent je sais, la montagne est toujours chevillée en moi.
J'ai remonté la vallée déserte, pas un humain, normal, pas un animal, dommage. A partir de maintenant ce sera... désert et, petit plus, dangereux. Donc mon carburant est annoncé; j'aime cette pointe de risque, de danger, qui sous tend prudence et attention, mais aussi plaisir de l'aventure. J'aime me défier, pas "conquérir" la montagne, c'est elle qui a le dernier mot, non, pas même défier la montagne, elle accueille à bras ouverts ceux qui la respectent et si elle se montre bienveillante, c'est à soi seul qu'on le doit. Je monte dans un chaos rocheux né du choc des moraines latérales avec la moraine frontale de la dernière glaciation. Les roches tourmentées sont plissées et colorées; ainsi, lisant, je parviens au pied du cône de déjection.
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Approche |
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Le cône de déjection : 2488 m au bas 8.9 km parcourus |
Bâtons dans le sac, j'entreprends la montée. Cette arête, dont je gomme le départ vertical, est une arête particulière. Autant elle semble linéaire, autant c'est un faux semblant: elle est faite de petites arêtes parallèles et décalées qui se rejoignent en séances successives d'escalade et de "faux plats". Chaque gradin est un luxe de précautions et chaque arrivée en crête un luxe visuel. J'ose ce que je n'avais pas osé en 2018, des murs, hauts et quasi verticaux, nantis de petits gradins de la taille de pointe de chaussure, de prises où je loge mes doigts après les avoir bien secouées, une belle escalade que je parviens à réussir parce que j'oublie le vide, la verticalité, la crainte du demi tour, voire son impossibilité; je fais parfois une halte, pesant bien l'équilibre de mon corps et la petitesse des appuis, optimisant une prise ou un appui, oui, je me suis lancée dans une grimpe en solo un peu osée. Que j'avale avec aisance. Comme un chat. Ici c'est un mur quasi lisse, là une ou autre cheminée de roche, là un rare couloir herbeux, pas le plus sécure, et aussi ces hauts murs vers le ciel avec leurs petites marches. Et à chaque fois, la surprise ; en aucun moment je ne devrais désescalader, il y a toujours un échappatoire vers le sol, du à ces petites arêtes séparées . La roche a un défaut, elle est ce qu'on nomme "pourrie" soit très instable et croulante.
En images :
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C'est parti, en route vers le ciel |
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Un 1er mur: je me lance |
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ça grimpe ! C'est chaud. 2538 m |
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Et vu d'en haut ...et bien, c'est haut |
Double étage avec paillasson au palier
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Pause en équilibre : qui ? Nous, l'APN et moi |
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Le paysage dans mon dos : là je choisis déjà la future piscine |
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Frisson d'adrénaline, et j'y vais ! |
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C'est plus facile |
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On peut monter sans jamais suivre l'arête |
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Juste en suivant les jardins |
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ça fait plaisir d'avoir de longues jambes... |
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Les lacs s'amenuisent, j'ai largement dépassé les 2500m |
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Bien ventilée ! |
Le paysage est superbe et je refais avec bonheur ce parcours qui m'avait laissé entrevoir des merveilles.
A quoi je pense ? A rien d'autre qu'à l'escalade et à la prudence, concentration optimale. J'oublie le quotidien, le "en bas", je me sens vivante : comme lorsque avec Didier dans les flancs monstrueux du Besiberri, on riait en clamant "on est vivants"! Et heureuse de franchir les pas que je n'avais pas osés voilà 4 ans . Cela me rassure à bien des points de vue. Capacités, agilité, expérience, confiance en soi.
Pourtant mes très récents 72 ans m'offrent en cadeau des jambes lourdes, une certaine gaucherie et un manque certain d'équilibre.
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et chaque fois qu'on touche l'arête il faut aller chercher la suivante : un vrai immeuble ! sans oublier le "gendarme", passage obligé |
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Alors on grimpe, bien secouée par le vent du sud |
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Pause dos au vide |
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Gendarme sur la route |
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Vers le haut |
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Vers le bas : j'ai gravi un mur |
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Là je suivrai la corniche, franchement je n'ai pas osé monter |
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Petite cheminée |
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Grand mur, un peu difficile, les appuis et prises sont chiches |
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ça c'est du gâteau mais attention aux prises instables |
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Ils se font tout petits |
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Fenêtre sur Luzénac Ariège |
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Le vent s'engouffre et gonfle la voile Je vais m'envoler... |
Bien sûr je ferai "une ânerie" qui eut pu me coûter cher; sur une partie horizontale d'arête, je trébuche sur une pierre et tombe tête en avant. Une fraction de seconde, les 100 m, ou plus, de vide montent à moi et je freine à mort avec les mains.
Ce ne sera rien que quelques zébrures, un genou gonflé mais je repars, repoussant douleur et blessure et l'arête sommitale s'offre à moi, je vois la croix, je n'irai pas plus haut, je suis à cheval sur deux vallées. Un lac solitaire, le plus haut, scintille, mais pour la baignade j'ai choisi celui que j'admire depuis le début de mon ascension
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Croix en vue, 2671 m |
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Pic de l'Homme Mort (2668) et son lac (2563) |
Arrivée à la croix, je vais m'offrir la détente. Et un peu d'énergie, mais dans ces séquences passion, je n'ai jamais faim, je me nourris de mes émotions.
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Les Pics Péric |
Je vais suivre l'arête jusqu'à son terminus, soit (depuis le départ) près de 1 km de cailloux, balayés par un vent du sud de plus en plus déstabilisant. Effet de foehn semble t'il, descendu des Péric. Je pourrais encore gravir un sommet, j'en ai l'énergie, mais le retour sera long et des gros nuages d'orage envahissent le ciel.
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La suite de l'arête et le Pic de la Portella Gran 2766 m |
A 9, 5 km de mon camion dont une partie hors sentier, il faut savoir se donner les chances de dire "je suis bien arrivée" en arrivant en vue du véhicule. Alors je trace ma voie, tout droit vers l'étang où je vais plonger avec délice.
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Façon Egypte C'est un sommet |
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Façon salins C'est du quartz |
Le parcours n'est pas facile: des rocs amoncelés, des barres rocheuses, un torrent, véritable gorge, je louvoie au mieux de l'intérêt de ce qui reste de mes jambes. Et de ma main frein moteur efficace. L'arête du pic de Camporells déroule son austère face nord, aussi rébarbative que noire. Comment a t'elle pu me donner envie un jour ?
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face nord : comment cette vue un jour put elle me donner envie ? |
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Pourtant c'est une juxtaposition d'arêtes |
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Bien découpées et bien séparées par des couloirs (autant d'échappatoires) |
La descente, en images:
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Les lacs :2358 m, 2258 m et 2258 m (Estany Gros) puis Estany del mitg (à droite, au refuge) |
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Descente raide |
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Un peu de désescalade : on aime ! |
J'arrive au lac qui frémit un peu sous le ciel d'orage et je me jette à l'eau, nage dorsale qui offre à mon regard les murs de roche où je m'ébattais il y a peu. Quelle joie...Il pourrait pleuvoir, tonner, je n'ai aucun vêtement de pluie mais revenir sous la douche, trempée, sur 8 km me semblerait un autre cadeau de la montagne.
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Baignade...sans image! l'APN ne nage pas |
L'orage va s'éloigner et bientôt je vais rallier la civilisation, deux troupeaux conséquents.
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Estany Gros 2258 m Echantillon de troupeaux |
Je les dépasse, les laisse loin derrière en prenant des raccourcis, je regrimpe péniblement les 150 m sous le vent violent et l'altiplano de la Serre de Mauri, sous un ciel magnifique, scelle presque la fin d'un beau périple, mon "Retour à la Montagne" dont les 106 km de route seront le point d'orgue : descente effrénée, mon camion aussi manifeste sa joie.
Cette "aventure" nous donne bien envie. Bravo à toi. Au plaisir de te revoir. Francis Marie.
RépondreSupprimerRavie de voir ce petit mot; je vous encourage à y aller, sachez quand même qu'il y a une "voie normale". Caillouteuse aussi . ma voie "pas normale" est plaisante et n'est pas obligée de suivre l'arête au plus près ce que j'avais fait en octobre 2018, car elle est un peu impressionnante, pas sur l'arête mais ces grimpes répétées. J'espère qu'on aura le plaisir de se revoir. On ne s'oublie pas !
SupprimerUne magnifique ode à la montagne ! véritable "chemin de Compostelle des cimes" où, j'imagine, tu as eu le temps de contempler, méditer (un peu durant tes courtes pauses), et surtout admirer à la fois ces immensités et ces beautés naturelles ! J'imagine aussi très bien la fatigue ressentie à la fin du pér
RépondreSupprimeriple ! En attendant, merci pour cette jolie balade et ces photos superbes ! P.D.S.
C'est souvent ce que je dis "Mon Compostelle à moi", et c'est ce que je ne ressens pas dans mes chemins de basse altitude. Sûrement parce que là haut je suis dans une autre dimension. J'ai fait de nombreuses pauses, mais de brève durée ce qui au total fait un long temps d'arrêt. La montagne c'est savoir s'arrêter et contempler. Oui la fatigue a été dense, les vendanges l'ont chassée! merci à toi pour t'être penché sur mes ascensions. AM
SupprimerComment a t'elle pu te donner envie un jour ? Pour que nous ayons le plaisir de te suivre et profiter d'un récit de haut vol. Quelle belle réussite.
RépondreSupprimerEt vraiment étonnantes les photos des ruisseaux sans eau, comme pavé.
RépondreSupprimerclassique côté Lanoux / Carlit. Je pense que tout le sol de ces vallées est ainsi fait, juste habillé de terre et de végétaux que l'eau emporte et met à nu; on pourrait voir des vallées pavées
Supprimerj'aime beaucoup le site des lacs. Les sommets, je les regarde de la terrasse du refuge avec une bière sous le nez. Bravo pour cette escalade, ce magnifique texte et ces photos bien réussies qui montrent bien les difficultés. Merci Amedine. Guy V.
RépondreSupprimerdésolé pour la répétition. C'est deux fois bien, très bien, quoi
SupprimerFranchement, la terrasse du refuge et sa bière est ce qui m'a manqué au retour, j'avais emmené les sous pour...mais j'avais tellement de chemin et de route pour ce retour que j'ai préféré zapper, je n'aurais jamais eu le courage de repartir. Mais oui, rien que ça, la terrasse et le bière, ça se mérite, c'est chaud pour arriver et en repartir. Le reste c'est une histoire de folle...c'est la mienne. Je n'ai plus qu'à l'offrir à qui veut bien s'y pencher...euh...mal choisi le terme. Bises
SupprimerTu m’as donné des frissons en te lisant, nous n’avons jamais fait le pic des Camporeils par l’arête, nous l’attaquons souvent en redescendant du pic de l’homme Mort, c’est tranquillou ainsi. Bravo pour ta performance et pour ton récit toujours bien écrit. Tu mets en valeur la montagne, on a l’impression de randonner avec toi c’est très plaisant. Que la montagne est belle et attirante même pour les dinosaures….bises, Josy et Claude.
RépondreSupprimerPar l'arête je ne crois pas que beaucoup le fassent, cela ne représente aucun attrait pour quelqu'un de normal; c'est assez vertigineux mais vous pourriez le faire avec moi, en passant au dessous de l'arête et un peu au dessus. Bises
SupprimerPourquoi pas, tu sais que c'est un de nos endroits préférés. Roxanne adorerait....
SupprimerOn se programme ça dès que je finis ces vendanges et ma "garde"
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