Sous ce titre se cache une boutade.
Enfin presque...car il y a deux mois que je ne marche pas et donc que je ne randonne plus.
Quand je dis ne pas marcher c'est juste faire une centaine de mètres quotidiens, mais depuis quelques jours je rallonge le quota. Envers et contre tout.
Difficilement il est vrai puisque la douleur est toujours là. Comme un rapace.
La patience par contre n'a jamais été mon atout majeur, je pourrais même affirmer le contraire.
Alors j'ai décidé d'en avoir assez et de forcer la chose: je suis partie en "randonnée".
Juste aux confins de mon département, Les Pyrénées Orientales, entre Banyuls sur Mer et Cerbère.
Une bien étrange randonnée commencée à la tombée du soir, un de ces soirs douceur, en bord de mer, un soir d'automne parachevant en beauté une journée d'été. Il y avait les effluves de la mer, une brise sans vraiment de parfum, juste celui que l'air tiédi arrachait aux végétaux sur son passage.
Il y avait aussi le parfum un peu âcre des feuilles de vigne sur leur déclin, le parfum des garrigues environnantes, herbes sèches et inules visqueuses, si peu aimées. Que j'adore, bien sûr.
Le décor était assez extraordinaire : collines sèches et fauves tombant dans la mer, ravines et torrents desséchés, friches occupant d'anciennes vignes dont on devinait encore les murettes de schiste brun, figuiers de barbarie, chênes et herbes folles, vignes montant à l'assaut des collines ou plongeant vers la mer, et surtout, cette mer étale comme un grand lac de montagne.
 |
| Le décor : collines, friches et vignes descendant vers la mer |
 |
| La friche |
 |
| La friche, encore, qui gomme cette géométrie |
La vigne...justement, de manière impromptue, je décidai d'aller l'escalader.
Oui l'escalader car la vigne, ici, grimpe vers le ciel en des pentes vertigineuses.
Ce vignoble, en nette régression, est un modèle d'ingéniosité.
 |
| Dans le moindre repli du terrain |
Créé il y a sept siècles par les Phéniciens, il vit son âge d'or sous les Templiers qui lui donnèrent la charpente qui est encore la sienne aujourd'hui : terrasses, murettes, captage et écoulement des eaux en d'invraisemblables lacis de rigoles de schiste qui, par leur savante ordonnance, protègent le sol des éboulis et des ravinements à condition d'y veiller avec une attention sans faille.
 |
| Chemins, terrasses, murettes et...forte pente |
Rien n'est mécanisé dans ce vignoble : le moindre travail se fait à pied, à la main, en un miracle de patience et d'équilibre. Ces sols schisteux qui se délitent en minces lamelles glissent comme verglas, brillent comme neige au soleil et gardent la chaleur emmagasinée dans la pierre bien après le coucher du soleil.
 |
| Schiste bleu |
 |
| Schiste fauve |
Les cépages sont rustiques et peu gourmands en eau : le grenache s'y épanouit en de multiples formes et couleurs (blanc, noir ou gris), c'est LE cépage par excellence. Qui donne des vins secs ou doux de grande qualité.
Les terroirs ont pour nom Banyuls, Collioure, de somptueuses appellations.
 |
| Cépage |
 |
| Grenache noir (grappillon) |
J'ai choisi une vigne qui détonne par rapport aux autres; elle semble être
une vigne d'artiste. Pour tout dire elle est unique.Tout y est parfaitement agencé, équilibré et soigné, jusqu'à la moindre citerne qui se fond dans le paysage. Pas de fausse note .
 |
| Citerne |
 |
| Arrivée de l'eau dans la citerne |
 |
| Autre modèle : habillée de schiste |
 |
| Un petit air de hutte africaine |
Je commence ma promenade dans cette pierre bleue et fauve aux tonalités métalliques qui renvoie la chaleur du jour comme une forge. Des sentiers montent en zigzaguant entre les terrasses, sentiers muletiers d'autrefois, sentiers d'homme aujourd'hui. Entrecoupés de "rigoles" faites avec un savant feuilletage de schiste soit naturel, soit agencé par la main de l'homme.
 |
| Ecoulement des eaux |
 |
| Chemin de l'homme chemin de l'eau |
 |
| Chemin de l'eau en schiste naturel |
 |
| L'eau passe aussi sous terre |
La vigne est dans l'ombre, le soleil a pris à cette heure d'autres chemins.
Et je monte, le pied sûr et l'oeil ravi : la mer se dévoile, de plus en plus vaste. Je vais au gré de mes envies, empruntant un sentier, coupant par une terrasse, escaladant un muret, naviguant dans les rigoles. Je me retrouve vers le ciel, sur le toit des citernes, soulevant un couvercle, me penchant sur la réserve d'eau, découvrant un casot tout en haut, avec son toit de tuiles étayées de roches .
 |
| Toujours proche : la mer |
 |
Pour le repos, autrefois, car les vignes étaient loin et on s'y rendait à cheval |
 |
| La citerne et le toit du casot |
Je gravis des parois rocheuses dans lesquelles se lovent un ou autre cep buvant la chaleur.
D'autres ceps se dressent fièrement ou se vautrent comme des serpents repus. Chacun fait ce qui lui plait, dans un joyeux désordre loin des alignements de plaine. Chacun prend du ciel, de la roche, de la terre ou de la mer ce qui lui convient. On pourrait écouter chacun d'eux raconter sa vie, son histoire, seulement en le regardant.
 |
| Allongé sur le sol |
 |
| Comme un bouquet |
 |
| Vétuste et fier |
Je monte à leur rencontre dans un silence minéral, total. Seul le bruit des lamelles de schiste sous mes pieds accompagne ma progression; j'oublie la route qui serpente et s'amenuise en contrebas. Je suis juste dans un autre monde.
 |
| L'étagement de la vigne et serpent de route |
Moi qui arpente les vignes à longueur d'année et de vie, me voici dans une vigne qui me transporte dans un autre monde! A deux pas de chez moi.
Parvenue au sommet, où se love le chemin d'exploitation, la vue porte fort loin en mer; je m'assieds dans la rocaille et j'attends.
Je pourrais attendre longtemps, jusqu'à la nuit peut être. Lire, écrire ou dessiner. Tout simplement rêver...
 |
| Le chemin d'exploitation, tout en haut |
J'entreprends enfin la descente, un peu acrobatique juste pour le fun, pour vérifier que mes jambes sont encore vaillantes et pourront bientôt, j'espère, me ramener sur les cimes, crêtes et sommets. Me redonner ce moral qui vacille bien souvent. Me redonner Espoir.
 |
| Vu d'en haut |
 |
| Vu d'en bas au soleil du matin |
Franchement : pas banale ma rando !
Même les chiffres ne sont pas banaux ! Pour la grande marcheuse que je suis ....ils sont rigolos.
PS: toutes mes félicitations au vigneron et mes excuses aussi pour avoir arpenté sa vigne sans autorisation.
En chiffres
Dénivelé : 65 m
Distance : environ 900 m
Point culminant : 118 m